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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/684

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de mon correspondant. Je passerai sous silence les incidens insignifians qui remplirent ma journée jusqu’au moment où je dus songer à quitter la ville pour me rendre à Boca-del-Rio. La nuit était déjà close quand je me mis en route, maudissant de bon cœur l’insistance du Jarocho, qui ne me permettait pas de manquer à ma promesse.

Le vent commençait à se déchaîner du côté du nord, quand j’arrivai sur la grève après avoir dépassé les barrières de la ville. De gros nuages noirs impétueusement charriés masquaient entièrement le ciel ; des rafales glacées soufflaient par intervalle, toutes chargées des frimas de la baie d’Hudson. La mer déferlait en mugissant et chassait jusqu’aux pieds de mon cheval de longues traînées d’une écume éblouissante. A mesure que j’avançais, la tourmente paraissait redoubler de fureur, et l’obscurité s’épaississait de plus en plus. Forcé parfois de faire volte-face pour échapper à la pluie de sable fouettée par l’ouragan, j’apercevais alors au loin derrière moi la ville que je me repentais d’avoir quittée. A des intervalles égaux, le phare de San-Juan-de-Ulua projetait la grande lumière de son feu tournant, tantôt sur Vera-Cruz noyée dans l’ombre, tantôt sur la rade toute blanche d’écume. Je distinguais alors pendant un moment les navires à l’ancre près de se briser les uns contre les autres, puis tout retombait dans les ténèbres. Le temps, comme on le voit, n’était guère favorable à une excursion nocturne. J’avançais néanmoins avec une résignation qui n’était pas sans mérite, et déjà j’approchais du bois à l’extrémité duquel s’élèvent les maisons de Boca-del-Rio, quand je crus distinguer un cavalier qui me précédait. Je me dirigeai aussitôt vers cet homme, qui, enveloppé d’un large manteau bleu, ressemblait de loin à un franciscain. Le fracas de la tempête amortissait tellement le bruit de mes pas, que je parvins presque derrière le cavalier sans qu’il s’en aperçût. Je vis bientôt que ce n’était pas un moine, mais un campagnard de la côte dont j’avais pris la bayeta [1] pour un froc. La main sur ses yeux pour les garantir de la lueur aveuglante des éclairs, le cavalier promenait au loin des regards attentifs, comme s’il eût cherché à percer le voile sombre qui couvrait l’Océan ; mais l’immensité ne laissait voir que la crête blanche des lames qui se tordaient en bouillonnant sous l’orage. J’eus beau héler cet homme de toute la force de mes poumons, la violence du vent empêcha mes paroles de parvenir jusqu’à lui. J’allais me décider à pousser ma monture près de la sienne ; une détonation lointaine qui se fit entendre ne me laissa pas le temps d’exécuter ce projet. A ce bruit, comme à un signal impatiemment attendu, le cavalier éperonna aussitôt son cheval, qui partit au galop dans la direction

  1. La bayeta est un manteau en étoffe de laine, à manches et parfois à capuchon, et rehaussé de boutons de nacre. Ce vêtement est à l’usage presque exclusif des Jarochos.