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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/682

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au pied de ces dunes sablonneuses ; les terrains brûlés se convertissent peu à peu par l’alluvion en terrains marécageux d’où s’élèvent des exhalaisons pernicieuses. Une couche épaisse de limon fertilise les sables ; toutes les plantes vénéneuses qui recherchent les lieux bas et humides s’y multiplient à l’infini. Pendant la saison des pluies, cette végétation impure puise dans les débordemens des lagunes un surcroît de vigueur et de sève. Les mangliers dardent alors jusqu’à terre les longs jets de leurs rameaux qui se fixent sur le sol inondé, y produisent de nouveaux troncs, et finissent par former d’impénétrables fourrés, réceptacles immondes de reptiles sans nombre. Une croûte épaisse de verdure couvre la surface de l’eau. La fermentation qui s’établit au retour des chaleurs dans ces affreux marécages en dégage des miasmes délétères et chasse au loin des nuages bourdonnans de maringoins affamés. Pendant trois mois de l’année, les rafales impétueuses du vent du nord viennent seules balayer ces vapeurs pestilentielles et purifier momentanément ces foyers de putréfaction.

On se souvient que, le lendemain du fandango de Manantial, j’étais parti avec Calros à la recherche du meurtrier qu’il avait juré de punir [1] : à notre départ du village, des signes manifestes annonçaient le déchaînement prochain d’une de ces tempêtes causées par le vent du nord. Le calme précurseur de l’orage pesait sur les bois que nous traversions. Un malaise étrange paraissait régner dans toute la nature ; une chaleur suffocante faisait haleter nos chevaux, bien que nous eussions ralenti à dessein notre marche, et nos poumons cherchaient en vain dans l’air la fraîcheur vivifiante du matin.

Nous eûmes à peine cheminé quelques heures sous la voûte des arbres, que nous entendîmes une imposante harmonie dominer le murmure des forêts. C’était le bruit de la mer dont nous approchions sans pouvoir la distinguer encore. Quelques minutes après, nous débouchions sur la plage, et je pus contempler avec ravissement cet Océan qui touche aux rivages de la France ; puis, dans le lointain, Vera-Cruz avec ses clochers et ses dômes, le fort de San-Juan-de-Ulua qui sortait des flots comme un rocher, et au-dessus duquel se dessinaient en longues flèches les mâts dépouillés des navires en rade.

L’état de la mer présageait la tempête dont nous avions déjà reconnu les premiers symptômes en traversant les bois. Les flots venaient paresseusement mourir sur la grève ; une senteur plus âcre s’en exhalait ; les poissons sautaient avec inquiétude à la surface, et les oiseaux marins voletaient éperdus avec des cris d’angoisse. Au-delà de la ville, des vapeurs agglomérées couvraient l’horizon. Tout à coup une large trouée se fit dans ces brouillards, et les montagnes de Villa-Rica, la

  1. Voyez la livraison du 15 avril.