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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/669

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déférence qu’il avait pour son frère l’empereur François. Quand celui-ci vint à mourir, l’obéissance de l’archiduc Joseph, tempérée par une sorte d’affection paternelle et protectrice, ne fut pas moindre vis-à-vis de l’empereur actuel, et elle eut sans doute plus de mérite. D’ailleurs, l’archiduc avait cherché à s’identifier avec la nation qu’il gouvernait ; il s’était fait Hongrois. Nul magnat né au cœur même de la Hongrie, entre le Danube et les monts Karpathes, élevé dès le berceau dans les congrégations des comitats, ne parlait mieux que lui cette langue magyare devenue un symbole et une question de nationalité, langue sonore et pompeuse, parfaitement séparée de tous les autre idiomes, lingua sine matre et sororibus, comme l’appellent les grammairiens, et qui, par l’élévation naturelle et la majesté de ses expressions, semble faite pour un peuple guerrier et orateur. Aucun législateur ne savait mieux se retrouver dans le dédale de ces exceptions bizarres de la législation hongroise, qui, sous le nom de remedia juris, qu’on traduirait volontiers par remèdes contre la justice, éternisent les contestations et mettent partout la forme à la place du droit : véritable scolastique de la législation. Aucun député reconnaissait comme lui les ressources diverses que le pouvoir ou la liberté peuvent chercher dans le volumineux recueil des lois et des précédens de la diète ; nul ne réveillait plus à propos les souvenirs touchans ou glorieux de l’histoire du pays, pour entraîner ou calmer les esprits ; nul, aux acclamations de la foule, n’employait avec plus de succès ces expressions de tendresse jalouse dont les fils de la Hongrie aiment à saluer leur mère.

Sous cette impression d’un sentiment énergique et constant, sa personne et sa figure avaient subi une sorte de transformation. Il était, nous le répétons, devenu Hongrois : sa lèvre autrichienne était cachée sous l’épaisse moustache qu’ont toujours portée les magnats, Il avait le regard fier et perçant de cette race militaire, la stature grande et maigre d’un homme endurci aux rudes exercices du corps que pratiquent seuls encore en Europe les gentilshommes hongrois. Dans les jours de cérémonie, il revêtait le riche costume de hussard, brodé d’or et de perles, que toutes les armées de l’Europe ont envié et imité. Dans l’habitude de la vie, il portait la tunique de drap ou de velours noir, généralement adoptée en Hongrie, l’attila, dont, le nom ambitieux rappelle l’origine qui flatte le plus l’orgueil national ; son large baudrier de cuir supportait un sabre lourd et traînant. L’arme du cavalier, le sabre, ne doit jamais quitter le noble Hongrois ; nul n’est reçu sans armes dans la salle de la diète : c’est le costume des législateurs. Ailleurs on repousse les armes hors du palais des lois ; on suppose qu’elles pourraient contraindre la délibération. Ici on les appelle, au contraire, à la défense et à la protection de la liberté « Il avait ses armes, et il a voté ; son vote était donc libre ; » voilà ce que dit cette assemblée de guerriers.