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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/662

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REVUE DES DEUX MONDES.

d’un ministère responsable, un vrai conseil des ministres, avec un chef de cabinet et sans cour de chancellerie, avec des départemens distribués comme en pays parlementaire. À côté de ce ministère, il est un conseil improvisé qui eût été un monstre politique dans l’Autriche d’hier, une commission de vingt-quatre membres, la plupart bourgeois, prise moitié dans la capitale, moitié dans la province, et qui s’intitule « comité provisoire pour le soin des affaires urgentes. » Cette commission a publié les programmes les plus libéraux, elle s’est entendue avec le ministère pour déterminer les bases de la constitution qui doit être soumise à l’assemblée nationale. Le 13 du mois d’avril, le projet a été lu dans une réunion préparatoire, où chaque province, excepté la Bohème, la Pologne et l’Illyrie, était représentée par un député. Tout ce que les anciennes influences ont pu gagner de plus décisif, ç’a été d’écrire en tête de la constitution qu’elle était octroyée ; mais il sera bien difficile de dénier au prochain parlement le droit de révision, quand on lui reconnaît le droit de sanction. En attendant, il reste acquis qu’il y aura deux chambres en Autriche, une chambre des pairs nommée pour quatre cinquièmes à l’élection, une chambre des députés, pour laquelle il n’y a ni cens électoral ni cens d’éligibilité. L’annuité des sessions, la définition rigoureuse des limites du pouvoir exécutif, la fixation d’une liste civile, le vote annuel du budget, la responsabilité des ministres, l’égalité des citoyens et des cultes devant la loi, l’introduction du jury et de la publicité dans les tribunaux, l’inamovibilité de la magistrature, voilà quelle sera désormais la charte autrichienne.

Nous avons toute confiance dans l’efficacité des institutions libérales. Elles gratifient ceux qui savent en jouir d’une force qui n’est qu’en elles ; il y a même aujourd’hui des exemples frappans de cette consistance que la liberté donne aux états instruits à la pratiquer. C’est par l’énergie de ses libertés que l’Angleterre reste paisible au milieu de l’émotion universelle. Les incartades diplomatiques de lord Palmerston et les velléités turbulentes des chartistes ne dérangent rien à l’équilibre de cette constitution qui semble avoir le merveilleux privilège de se réformer insensiblement et toute seule. La Belgique nous présente un spectacle analogue. Aussi nous suivrons toujours avec l’intérêt le plus sincère la marche intelligente et courageuse de son gouvernement à travers les difficultés dont il est assiégé. Le pays, le ministère et les chambres s’unissent là dans une même pensée de conciliation. Le sentiment national, surexcité par des appréhensions heureusement inutiles, jette un mouvement particulier dans toute la vie politique. Les intrigues abdiquent, les partis s’amoindrissent ou s’effacent ; au-dessus de toutes les vieilles divisions, il apparaît pour le moment un but unique, une préoccupation commune, c’est d’échapper à la crise en maintenant la constitution. Puisse la France tâcher elle-même d’avoir enfin la sienne, et de l’avoir franchement libérale. Il n’y a que les constitutions vraiment libres qui sauvent les peuples des révolutions.


V. de Mars.