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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/658

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les deux ou trois oraisons funèbres qu’il a lui-même prononcées sur sa tombe du haut de son tabouret. Respect à sa mémoire !

Les excentriques ont un cachet qui caractérise leur éloquence parlementaire. Ils se croient toujours sur le Forum ou sur l’Agora ; le peuple, pour eux, ce n’est pas ce peuple immense qui couvre de ses flots pressés la surface du sol français, à la fois un et divers, réuni par mille liens abstraits, partagé entre les milles sphères de la vie moderne, vivant partout dans les rapports compliqués sur lesquels la civilisation des siècles a fondé la société nationale. Le peuple, c’est pour ces yeux exclusifs et préoccupés l’auditoire d’un club, la foule d’un carrefour ; c’est cette masse flottante qu’on peut dénombrer au besoin, qu’on a pour ainsi dire tout entière dans la main, qu’on tient et qu’on mène d’homme à homme. C’est le peuple de la ville antique, de la cité du moyen-âge, ce n’est pas le grand peuple dont l’âme est toute la France. Par une curieuse contradiction, à ce peuple ainsi restreint et renfermé dans des limites presque matérielles, les excentriques parlent toujours de l’état, de cette puissance éminemment moderne qui ne se comprend plus, si l’on ne s’élève à une sorte d’idéal politique. L’état joue le rôle principal dans tous leurs rêves ; la protection de l’état, l’intervention de l’état, telle est la péroraison constante de ces harangues romaines adressées aux quirites de Paris. Il est vrai que ces grands orateurs ont encore à monter un cheval de bataille tout neuf que ne connaissaient ni les Grecs, ni les Romains, auxquels on emprunte tant aujourd’hui. Quand ils ont été vaincus dans les élections, vaincus à la tribune de l’assemblée nationale, ils s’en prennent aux réactionnaires. Qu’est-ce que la réaction ? Voilà de ces mots qui courent comme l’éclair, parce qu’ils ressemblent à des fantômes, et que tout le monde en parle sans que personne y voie rien. La réaction remplacera Pitt et Cobourg dans le vocabulaire des tribuns de 1848. Qu’est-ce donc que la réaction ? Nous n’avons pas de raison pour ne point dire comment nous l’acceptons quant à nous, et pourquoi même nous la saluons. Ce n’est pas l’espérance d’une restauration quelconque : il n’y a pas de restauration possible avec trois dynasties au concours. Ce n’est pas la folle envie de couper le chemin au progrès régulier de la démocratie dans le domaine politique : la démocratie est entrée pour toujours dans nos institutions, qu’on lui avait trop fermées par cette funeste invention d’un pays légal qui n’était point tout le pays de France. Ce n’est pas enfin un froid égoïsme qui abandonnerait à elles-mêmes les inséparables misères de la société humaine et ne travaillerait jamais à les adoucir. La réaction que nous accueillons, que nous embrassons parce qu’elle est d’urgence, c’est le ferme propos de ne point encourager les rêveurs pernicieux qui promettent aux masses le parfait bonheur sur terre, comme une conquête tôt ou tard réalisable, comme un apanage de droit divin où ils vont réintégrer l’humanité ; c’est l’énergique volonté d’arracher l’ordre social aux mains rudes et maladroites de ces orgueilleux empiriques.

Si de l’assemblée délibérante nous passons maintenant aux régions plus voilées du pouvoir exécutif, si nous examinons les quelques faits parlementaires qui ont pu éclairer les membres du gouvernement sur leur situation réciproque, nous voyons trop que le provisoire continue de toute manière. Le provisoire était une harmonie simulée à force de dévouement patriotique entre des opi-