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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/657

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clergé qui paieront de leur personne avec le plus de confiance dans la mêlée parlementaire. Cette confiance, étant tout évangélique, ne saurait être déplacée. Quant au père Lacordaire, il se soucie trop peu de son talent et beaucoup trop de sa robe. Il parlera bien s’il peut, mal s’il ne peut bien ; mais il parlera, il a déjà parlé. C’est un esprit extrême qui va souvent de biais, parce qu’il répand sa verve bourguignonne en fleurs et en images bien plus qu’en raisonnemens. Il est aujourd’hui très sincèrement républicain, nous en sommes convaincus ; demain il redeviendrait monarchique, que nous lui garderions toujours la sympathie particulière que nous inspire cette nature aventureuse. Dans l’entraînement de la chaire, il lui est échappé plus d’une petite hérésie qu’il a mal corrigée : l’entraînement de la tribune pourrait bien lui en arracher quelque grosse. Qui vivra verra. Une hérésie toute faite, c’est celle de M. Buchez ; M. Buchez est un homme honnête et patient, qui a donné toute sa vie à un système de moralisation populaire, fondée sur une interprétation très paradoxale de l’histoire, Ce n’est pas le moment de chicaner sur la justesse des idées dogmatiques, quand les intentions sont pures et les résultats excellens. M. Buchez est le père de cette famille laborieuse et réfléchie du journal l’Atelier ; M. Corbon est un des plus distingués parmi les enfans de son esprit, et, quand nous le voyons assis dans le parlement, tout près du fauteuil de la présidence occupé par son maître, quand nous voyons à côté un autre ouvrier, M. Peupin, nous disons que la révolution qui a fait cela ne peut périr sous les coups d’une stupide anarchie, puisqu’elle a récompensé si glorieusement vingt ans de propagande pacifique. Cependant, comme le maître et les disciples formulent leur catholicisme à l’aide des préfaces de cette Histoire de la Révolution où Robespierre est à tout moment donné pour un successeur incompris, pour un parent éloigné du Christ, comme ils ont sur l’organisation de l’église et du culte des notions qui vont assez mal avec tous les concordats, nous sommes obligés de les tenir jusqu’à présent pour les catholiques les plus provisoires du monde. Nous doutons que de leur point de vue social ils sympathisent beaucoup avec l’habile républicanisme du haut clergé : ils emmèneront peut-être un jour le père Lacordaire ; ils ne se laisseront jamais emmener par les jésuites.

Courons maintenant du bureau de la présidence aux sommets orageux de l’assemblée ; saluons les excentriques. Ils sont bien six ou huit quelque part là-haut qui se donnent leurs voix comme un seul homme pour se porter à tout ce qu’on voudra ; le malheur est que l’assemblée ne veut pas d’eux. Tant pis pour la patrie ! D’abord M. Emmanuel Arago ; mais justement voici qu’on le nomme ambassadeur à Berlin : la diplomatie dépeuple la montagne ; puis M. Barbès, que M. Louis Blanc ira sans doute rejoindre depuis qu’il s’est affranchi des grandeurs importunes qui l’attachaient au rivage. M. Barbès est un fanatique sincère, c’est une ame généreuse bizarrement accouplée à l’esprit le plus prétentieux qu’on puisse imaginer ; c’est le romantique du radicalisme. Il dit dans son club que la France est le chevalier de Dieu ; il se croit de très bonne foi le chevalier de la France, et il s’impose à ses contradicteurs comme s’il avait un gantelet au poing. On s’accorde à penser qu’il doit remplacer avantageusement M. de Boissy pour les spectateurs des tribunes. Nous n’ajouterons plus un mot au jugement que nous portions l’autre jour sur M. Louis Blanc ; nous savons par cœur