Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/647

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Vient ensuite la question du voyage en lui-même, ou plutôt à ce sujet un grand nombre de questions se présentent. Le voyage est-il utile aux artistes ? est-il également utile à tous ? A supposer qu’il soit bon de résider quelque temps à Rome, doit-on réunir les pensionnaires dans l’Académie de France comme des moines dans un couvent, et les astreindre aux règlemens en vigueur dans cette académie ?

Contre le voyage, on dit que les artistes perdent souvent leur temps à Rome, qu’ils y oublient le goût français, qu’ils se font eux-mêmes oublier d’un public dont ils auront à briguer de nouveau les suffrages ; bref, qu’à leur retour à Paris ils auront leur carrière à recommencer. On ajoute que les musiciens ne trouvent à Rome ni les orchestres, ni les chanteurs qu’ils ont à Paris ; que le Stabat de Pergolèse ne s’exécute plus comme autrefois à la chapelle Sixtine, attendu qu’il n’y a plus de chanteurs du troisième genre ; enfin que toute musique bonne s’imprime ou se lithographie, et peut se trouver à la bibliothèque du Conservatoire. Quant aux graveurs en taille-douce, l’Italie est le pays du monde qui leur offre le moins de ressources. Sont-ce des tableaux qu’ils cherchent ? ils ne manquent pas à Paris ; des gravures ? où trouver un plus riche cabinet qu’à la Bibliothèque nationale ? des machines ou des procédés nouveaux ? ce serait plutôt en Angleterre qu’ils devraient en chercher.

Il y a du vrai dans toutes ces objections. Rome est une ville sans pareille, où le temps se passe avec plus de rapidité que dans toute autre capitale. Le climat, le spectacle de la nature, la vue des chefs-d’œuvre, vous jettent dans une admiration passive. A Rome, la paresse n’a pas la grossièreté qui l’accompagne dans le Nord. Elle y prend les dehors de l’étude et de la méditation. A moins d’être sourd et aveugle, on y apprend quelque chose malgré soi ; mais j’avoue qu’il faut une énergie peu commune pour y travailler. Entouré de débris magnifiques d’une civilisation détruite, on vit dans un monde imaginaire, on se plonge avec volupté dans des rêveries incessantes. Je suis loin de nier ce que presque tout le monde a senti ; cependant, parce que Rome est le paradis terrestre des paresseux, est-ce à dire que ce soit un lieu que doivent fuir les travailleurs (je prends ce mot dans l’acception qu’il avait il y a quelques mois) ? Je maintiens que cette nature si forte et si belle est pour les esprits d’élite comme une trempe qui double leurs forces. Sans doute, à la vue de cette multitude de chefs-d’œuvre, plus d’un artiste découragé jettera sa palette ou son ciseau ; mais quelques autres, au contraire, saisis d’une noble émulation, accepteront le défi que le passé leur présente, et, s’ils succombent dans la lutte, ils ne tomberont pas sans gloire. Est-il besoin de dire qu’on ne peut et qu’on ne doit pas exiger que tout pensionnaire revienne en France avec un mérite transcendant ? On ne fait point de grands artistes, on ne donne du génie à personne. Qu’importe que cent artistes ne profitent pas du voyage en