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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/612

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nous sommes loin cependant de ces époques privilégiées où tous les grands peintres et les grands écrivains semblent se donner rendez-vous, telles que la fin du XVIe siècle pour les arts, et le commencement du XVIIe pour les lettres. Cet amollissement des caractères dont nous parlions tout à l’heure a pu expliquer à quelques égards l’absence d’œuvres vraiment supérieures qui s’est fait sentir cette année dans toutes les branches de l’art. La nouvelle ère qui s’ouvre sera-t-elle plus féconde que l’ancienne ? Aujourd’hui, au fort de l’agitation politique, quand les murailles du Louvre répétaient encore les chants de victoire des combattans, les arts ont fait acte de présence, et les sympathies du public ne leur ont pas manqué : c’est un bon symptôme, mais qui ne doit pas faire oublier aux artistes les exigences sévères nées pour eux de la situation actuelle. La crise financière leur sera sans doute fatale ; le niveau de fer qui pèse sur tant d’existences doit briser le pinceau et l’ébauchoir dans la main de plus d’un homme de talent. Les jours difficiles vont commencer. Les encouragemens que les particuliers accordaient aux artistes, et qui ne sont que l’emploi du superflu que bien peu possèdent aujourd’hui, vont leur manquer. Les nombreuses médiocrités qui vivaient de ce superflu sont donc condamnées à périr ; n’ayant pas foi dans l’art, elles le délaisseront et se réfugieront dans d’autres carrières plus profitables. Les vrais artistes lui resteront seuls fidèles dans ces jours d’épreuves et partageront ses destinées. Le sort de ces hommes dévoués devra inspirer à l’état une juste sollicitude. On a rappelé avec raison que l’époque de la plus vive agitation des républiques italiennes avait été la plus féconde en grands artistes ; on doit remarquer aussi que la sympathie des personnages illustres que leur génie plaçait à la tête des partis dans ces républiques était acquise à tout homme qui se distinguait par d’éminentes facultés, et qu’ils lui dispensaient largement le travail et la gloire. C’est aux artistes surtout qu’une aide puissante est nécessaire ; car ces natures délicates sont plus sujettes que d’autres à de mortels découragemens. L’artiste, c’est l’ouvrier de l’intelligence ; ce que les ouvriers de la matière font pour le corps, il le fait, lui, pour l’ame. Il lui donne la santé, le plaisir, le bien-être ; il la soutient, il la fortifie, il l’élève. L’état lui doit donc son appui ; l’état lui doit surtout des travaux, car le travail pour l’artiste est le plus puissant des encouragemens.


F. DE LAGENEVAIS.