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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/54

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fortunes, on verra clairement ce que tout le monde sait d’ailleurs déjà, qu’il y a bien peu de riches en France. On conçoit qu’en Angleterre, où il y a beaucoup de riches et de gens aisés, une taxe sur le revenu puisse donner de grands résultats ; mais en France, et surtout après une révolution financière qui a balayé tant de capitaux, une taxe sur le revenu donnera bien peu de chose. Ce qui caractérise la France, disait lord Wellington en 1815 dans une de ses dépêches publiées depuis, c’est que tout le monde y a besoin de travailler pour vivre ; ce fait n’est pas moins vrai aujourd’hui qu’en 1815.

Dans tous les cas, si quelqu’un a des revenus en France sans travail, ce ne sont pas les propriétaires et les industriels ; ce sont les capitalistes proprements dits, c’est-à-dire les commanditaires pour l’industrie et les créanciers hypothécaires pour la propriété. Or, pour ceux-là, tout le monde sait qu’il est bien difficile de les atteindre ; on l’a tenté plusieurs fois sans y réussir jamais. On peut bien décréter aujourd’hui, si l’on veut, un impôt sur les prêts en commandite et sur les prêts hypothécaires actuellement existans, et cela même est juste, de toute équité, si l’on veut répartir également l’imposition extraordinaire des 45 centimes ; mais demain qui est-ce qui empêchera le créancier de se refuser à renouveler son prêt sans des conditions onéreuses, qui feront retomber, en définitive, sur le propriétaire et sur l’industriel la charge de l’impôt nouveau ? On peut saisir le capital à un moment donné, mais on ne peut pas le saisir long-temps ; il échappe.

Quant à l’impôt progressif, on a déjà dit cent fois qu’il était destructif de toute émulation, de toute activité, de tout travail. Si, en augmentant son revenu, on augmente en même temps ses charges dans une proportion qui rende toute rémunération illusoire, on ne s’occupe pas d’améliorer sa position, on reste inactif ; on ne veut pas travailler pour le percepteur. De là, dans la société, une langueur générale, une inertie funeste. Le nombre des fortunes au-dessus de la moyenne est d’ailleurs, encore un coup, si peu considérable en France, que l’impôt progressif donnerait des résultats insignifians. C’est encore là une de ces ressources chimériques dont on voit reparaître la pensée dans toutes les grandes crises, et qui s’évanouissent après un rapide examen.

Ceux qui craignent une révolution totale dans la propriété, une subversion complète des fortunes, peuvent donc, je crois, se rassurer. On essaiera sans doute ou du moins on proposera toute sorte de mesures fiscales contre les riches, mais je ne doute pas que le moindre examen ne les fasse tomber. Le riche est une exception si rare dans notre société, qu’il n’est pas possible de toucher au riche sans atteindre du même coup ceux qui ne le sont pas. La propriété n’est pas à démocratiser en France, elle est toute démocratisée ; depuis 1789, c’est-à-dire depuis soixante ans, elle va toujours se divisant. On ne tardera pas