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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/521

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Schlosser, qui aurait dû, ce semble, apprécier dans Julien la hardiesse d’un esprit libre, prononce sans hésiter le jugement le plus sévère sur l’apostat. Voici un exemple plus frappant encore. Il y a en Allemagne deux théologiens célèbres qui sont les dévoués soutiens de l’orthodoxie ; M. Neander et M. Ullmann ont toujours été sur la brèche pour la cause du christianisme, et tous deux ont interrogé avec amour les temps primitifs de l’église. M. Neander a publié une étude très complète sur Julien et son siècle ; M. Ullmann a donné une excellente monographie de saint Grégoire de Nazianze. Cette fois, l’épreuve est curieuse ; voilà saint Grégoire et Julien en présence pour la seconde fois, voilà les deux ennemis aux prises. C’est saint Grégoire, on ne l’ignore pas, qui a lancé à Julien les plus terribles invectives ; c’est lui qui, annonçant la mort de ce Jéroboam, la mort du dragon et de l’impie, invitait tous les peuples de la terre et tous les anges du ciel à entonner ensemble un immense cantique d’actions de graces. Or, M. Neander et M. Ullmann ont-ils répondu à l’impérieux appel de l’évêque de Nazianze ? Bien loin de là ; M. Neander a pour Julien la plus affectueuse tendresse, et M. Ullmann, infidèle sur ce point au héros de sa monographie, devient aussi le défenseur de l’apostat que Gibbon traite si mal. C’est une chose singulière, en vérité, que ce changement de tous les rôles. Est-ce à dire pourtant que M. Neander et M. Ullmann aient réussi à dissimuler le vrai caractère de Julien ? Non, certes. Dans les éloges même qu’ils lui décernent le plus sincèrement du monde, tout esprit droit verra sans peine ce que la philosophie réprouve chez le brillant héros du paganisme frappé de mort. Comment l’apostat est-il justifié par M. Neander et M. Ullmann ? De la même manière, disent-ils, que chaque vérité féconde suscite des précurseurs, de même aussi toute religion qui meurt produit encore des partisans opiniâtres, lesquels font des efforts inouis pour introduire l’esprit nouveau dans les formes condamnées de cette civilisation qui s’écroule. Le mérite de Julien, c’est d’avoir essayé avec tant d’éclat la transformation spirituelle du vieux monde. Mais, répond M. Strauss, cette apologie est un peu vague ; traduisons-la dans notre langue moderne : le grand mérite de Julien, c’est d’avoir été un romantique. Qu’est-ce que le romantisme, en effet, si ce n’est l’absurde prétention de ressusciter ce qui est mort ? Eh bien ! que ce mot-là nous suffise : voilà le secret de ces contradictions qui nous étonnaient tout à l’heure. C’est parce que Julien est le héros par excellence du romantisme qu’il a été blâmé par les philosophes et réhabilité par les théologiens de nos jours.

Il y a donc eu des romantiques au lendemain du vieux monde, comme il y en a aujourd’hui au lendemain de l’ancien régime. Le christianisme naissant a trouvé en face de lui des esprits brillans et faux qui voulaient restaurer le paganisme, de même que l’ère de la liberté moderne a