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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/491

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cette prétendue réaction : il s’est mis à sévir énergiquement sur les anciens fonctionnaires. Le 19 avril, il a, sous prétexte d’économie, condamné à la retraite plus de cent officiers-généraux, en abrogeant d’un trait de plume la loi de 1839 ; le 20 avril, il a déclaré que l’inamovibilité de la magistrature n’est pas conforme aux principes républicains, et il a suspendu les magistrats. On dirait qu’il a fait là ses concessions aux membres dissidens qui lui revenaient après un délaissement trop remarqué, qu’il a ainsi diminué ce qu’il pouvait y avoir pour eux de trop amer dans l’indulgence avec laquelle il les accueillait. En revanche, le ministère de l’intérieur aura sans doute rompu des alliances compromettantes, le Bulletin de la république s’est insensiblement adouci, et l’armée est très visiblement rentrée dans Paris. La fête de la fraternité célébrée le 20 et embellie par un accord unanime était peut-être la consécration et la garantie du compromis essentiel qui reliait les membres du gouvernement. Ce compromis n’a pas duré ; les élections sont venues le rompre. Heureusement que l’assemblée nationale arrive enfin pour rétablir partout où il faudra l’entente et l’harmonie.

Les élections ont déterminé une rupture publique entre les deux organes qui se partagent les confidences du gouvernement provisoire. L’un a dit qu’il aurait jusqu’au bout de la patience et de la modération ; l’autre s’est escrimé à visage découvert contre les partis bâtards qui faussent la révolution, contre les doctrinaires de la république, aussi rogues, aussi pédans que ceux de la monarchie. Nous sommes de l’avis du National, qui a gardé dans cette position difficile un sang-froid et une réserve dignes d’éloge : « la patience et la modération finiront par avoir raison. » Le National ne se trompe pas, quand il assure qu’on sera reconnaissant à ceux qu’il soutient « d’avoir ajourné jusqu’à l’assemblée un éclat qui eût entravé la marche du gouvernement. » En vain le gouvernement a pris mesures sur mesures pour abonder au plus vite dans l’esprit le plus avancé de la révolution ; en vain, sans même se laisser le temps de coordonner suffisamment ses réformes, sans même songer qu’il empiétait beaucoup sur un avenir qui ne lui appartenait pas, en vain il a dégrevé le sel et grevé le capital, aboli l’impôt de la viande et multiplié l’impôt du luxe : le ministère de l’intérieur et le palais du Luxembourg ne lui ont pas rendu leur confiance. Ils ont rédigé d’accord et promulgué en commun une liste de candidats où il n’y avait qu’eux-mêmes, soit en personnes, soit en doublures. Cette liste, composée de la manière qu’on sait, sous les yeux de la commission du Luxembourg, cette liste de haute philosophie politique, admettait bien vingt ouvriers, mais pas un, dans le nombre, qui fût de la famille si méritoire et si populaire des hommes de l’Atelier ; elle comprenait les grands et les petits prophètes de tous les socialismes, leurs adeptes et leurs soldats : elle oubliait Béranger. Cette liste malencontreuse a échoué sans honneur, parce qu’elle ne représentait qu’une coterie, au moment où toutes les coteries disparaissaient dans l’urne immense du suffrage universel. Ce n’est point à leur liste que M. Ledru-Rollin et M. Louis Blanc ont dû leur entrée dans l’assemblée ; c’est au besoin pressant que nous sentons tous de les y voir.

Nous avons à peu près l’ensemble de ces élections, qui dateront dans notre histoire : il faut s’attendre à beaucoup d’inconnu ; mais nous serions très étonnés que l’esprit général ne fût pas un esprit de conciliation et de prudence. Le péril était si flagrant, qu’il aura mis la même pensée dans toutes les catégories de cette masse énorme d’électeurs. L’immense majorité aura surtout exigé la con-