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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/47

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La masse carrée du Naocampatepetl [1] domine de son cratère éteint cette ceinture azurée. Au pied du pic de Macuiltepetl, sur le tapis vert de la vallée, parmi les cimes pressées des bananiers et des palmiers, au milieu de champs d’orangers, comme au sein d’une corbeille de fleurs, s’élève la ville de Jalapa. Placée entre les brouillards glacés de la terre froide et l’atmosphère brûlante de la côte, Jalapa n’est visitée que par des brises tièdes et chargées de doux parfums. En vain le soleil lance ses feux perpendiculaires sur la plaine qui l’entoure ; en vain l’Océan Atlantique envoie vers cette vallée les vents brûlans de ses rivages : le Cofre qui la domine arrête ces vents au passage ; ses cimes basaltiques attirent les vapeurs de la mer, les condensent en un dais mobile au-dessus de la vallée, et leur prêtent une fraîcheur éternelle. Vue du haut de la côte de San-Miguel, qu’ombrage un couvert de sombres sapins, la vallée de Jalapa me paraissait plus riante encore. Les hauteurs du Cofre, la montagne de Macuiltepetl, les croupes du Naocampatepetl commençaient à se teindre des nuances violettes du soir ; déjà le pic neigeux d’Orizaba apparaissait au loin comme une brillante étoile [2]. Enfin, derrière les vapeurs les plus lointaines, une ligne blanchâtre, imperceptible, séparait l’horizon de l’azur du ciel ; cette ligne était l’Océan ; cet Océan baignait les rivages de France.

Pendant que je m’oubliais à contempler ce ravissant paysage, le convoi s’était éloigné. Je piquai des deux, et j’eus bientôt rejoint les derniers traînards : c’étaient Juanito et son compagnon. Je crus remarquer alors que le ceinturon du soldat ne serrait plus aussi étroitement le corps du bravo. Cette circonstance, rapprochée de beaucoup d’autres, me faisait croire à une tentative d’évasion que Juanito ne paraissait que trop disposé à favoriser. Je me demandai, quoique ce rôle me répugnât souverainement, si je ne devais pas avertir le capitaine. Cependant., comme ma présence suffisait, au besoin, pour empêcher Verduzco de fuir, je préférai rester. Tout à coup le ceinturon, tranché par le couteau du bravo, s’ouvrit en deux tronçons, et le bandit, se laissant glisser de la croupe du cheval jusqu’à terre, s’élança loin de son gardien. Un bond rapide rapprocha aussitôt du fugitif le cheval du lancier. Juanito appuya contre le bravo le canon de son mousqueton, le coup partit, et Verduzco tomba, la tête fracassée, avant que j’eusse même songé à pousser un cri.

— Ma foi, dit Juanito en replaçant à son crochet l’arme qui fumait encore, il n’aura pas à se plaindre que j’aie manqué de procédés à son égard, car enfin j’aurais pu prendre ses bottes deux heures plus tôt !

  1. En indien cela veut dire montagne carrée. Les Espagnols ont appelé le Naocampatepetl Cofre de Perote.
  2. Les Indiens appelaient le pic d’Orizave Citlaltepetl (montagne-étoile).