Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/460

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


du nombre, mettre en déroute les corps francs et les milices en qui l’ardeur patriotique ne peut suppléer la discipline ; mais ce retour de fortune ne saurait être qu’éphémère et ne leur rendra pas la Lombardie. Leurs adversaires ont pour eux une force supérieure à toutes les armées de l’Autriche ; ils accomplissent une loi nécessaire. Pour eux, la question d’indépendance et, celle de liberté étaient étroitement liées ; l’une ne pouvait être résolue sans entraîner l’autre : c’est ce qui ressort évidemment des conditions sur lesquelles s’appuyait la domination autrichienne en Italie.

Comme un coin violemment enfoncé au cœur de la péninsule, l’Autriche ne pouvait se conserver dans sa conquête qu’en maintenant désunies et désagrégées les diverses parties du tronc commun, dont le rapprochement aurait eu pour résultat de la rejeter au-delà des Alpes. Entretenir avec soin les rivalités séculaires de province à province, empêcher que princes et populations pussent jamais s’entendre et se réunir dans une même pensée, tel était l’objet constant de sa politique. Tout essai de réforme intérieure dans la moindre principauté voisine était pour elle une menace qu’il lui importait de conjurer, car la réforme amenait la liberté, et la liberté était le lien qui pouvait rassembler les tronçons épars de la patrie italienne. Toute tendance à l’unité nationale était pour ses possessions directes un danger : de là l’impérieuse nécessité de rendre tous ces états divers vassaux de l’empire et solidaires de sa politique par la conformité d’un même système de gouvernement absolutiste. Aussi, de Milan à Naples, tout relevait-il directement ou indirectement de Vienne. Parme, Lucques, Modène, n’étaient que des annexes administrées par des lieutenans de l’Autriche, et où cette puissance commandait aussi absolument qu’à Vérone. En Toscane, le choix d’un archiduc de la maison de Lorraine lui répondait de sa suzeraineté ; ses candidats étaient imposés au conclave, et des traités secrets, auxquels avaient, du reste, adhéré, par intimidation, le grand-duc de Toscane et jusqu’à la cour de Turin, interdisaient au roi de Naples l’initiative d’aucun changement dans la constitution de ses états. Partout l’habitude, la corruption et la crainte plaçaient au pouvoir les créatures de l’Autriche ; partout le mot d’ordre était donné par ses ambassadeurs ; partout se faisait sentir sa main, qu’elle ne prenait nul souci de cacher. « L’Autriche tient la Romagne par les cheveux, » disait avec une douloureuse amertume un des chefs du parti libéral, racontant les menées d’agens soudoyés pour fomenter l’anarchie dans les légations, et cette expression s’appliquait justement à l’Italie entière, dont l’asservissement complet, absolu, était, en quelque sorte, la caution de sécurité des Autrichiens en Lombardie.

C’est en vain pourtant que les canons braqués depuis 1814 sur la place du Dôme et dans les carrefours principaux de Milan semblaient répondre à l’empereur de la tranquillité de sa bonne ville ; cette sécurité a été compromise du jour où une idée libérale est apparue sur l’autre rive du Pô. Quelles barrières de douanes et de censure pouvaient l’arrêter au passage ? Comment empêcher l’écho des Apennins de répéter de cime en cime le cri d’émancipation parti du Forum de la vieille Rome ? Et quand un successeur de Grégoire VII, en proclamant la liberté au Vatican, eut, le premier entre les princes italiens, fait acte d’indépendance vis-à-vis de l’Autriche, et entraîné par son exemple le Piémont et la Toscane à secouer le joug, il fut aisé de prévoir que l’expulsion définitive