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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/46

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escorté de Juanito, qui parut dès ce moment traiter le prisonnier avec de grands égards.

Cependant l’état du capitaine n’avait pas empiré ; un mieux sensible paraissait, même s’être opéré chez lui. Au bout de deux jours passés fort tristement dans une cabane de la Hoya, j’appris, sans trop de surprise, que don Blas se disposait à nous accompagner jusqu’à Jalapa dans une litière que le muletier en chef faisait disposer à cet effet. Le blessé devait trouver dans cette ville les soins éclairés que son état réclamait et qui lui manquaient à la Hoya. Il devait aussi remettre son prisonnier entre les mains de l’autorité compétente.

Nous n’avions plus que cinq lieues à faire pour gagner Jalapa, et, quoiqu’il fût à peu près deux heures de l’après-midi quand nous quittâmes la Hoya, nous pouvions y arriver au coucher du soleil en pressant le pas. Cette fois, des éclaireurs avaient été envoyés en avant, et toutes les précautions prises pour empêcher une nouvelle catastrophe. Juanito portait en croupe le bravo soigneusement garrotté. Tout en chevauchant, le prisonnier et le gardien causaient aussi gaiement que deux amis qui se rendraient à une fête en partageant le même cheval. Le convoi s’avançait rapidement. Nous avions fait deux lieues, et nous allions arriver à San-Miguel-el-Soldado. Je remarquai alors qu’insensiblement, par l’effet sans doute de son double fardeau, le cheval de Juanito ralentissait sa marche et s’éloignait du convoi. Tenant, par curiosité, à ne pas m’éloigner du captif, je modérai aussitôt l’allure de mon cheval, de façon à pouvoir suivre à quelque distance Juanito et Tomas.

Câspita ! s’écria le sous-officier après un assez long silence, vous avez là une bien belle paire de bottes, seigneur don Tomas.

Je me rappelai que Juanito n’avait qu’un brodequin et qu’un soulier.

— Je suis aise que mes bottes soient de votre goût, reprit Verduzco, et je les mettrais bien à votre disposition, mais vous concevez que je ne puis m’en défaire pour vous les donner.

— Vous me comblez, seigneur don Tomas, répondit Juanito avec une discrétion pleine de courtoisie, mais je prétends bien ne vous emprunter vos bottes que quand elles vous deviendront inutiles. C’est toujours ma façon d’agir avec mes amis, et vous êtes fort des miens ; j’attendrai donc.

Les deux cavaliers baissèrent alors la voix, et je n’entendis plus la suite de l’entretien. Nous étions d’ailleurs en ce moment au haut de la côte de San-Miguel, et la beauté merveilleuse du paysage m’enleva brusquement à toutes mes préoccupations. Du haut de cette côte, le regard embrasse une vallée entourée d’une zone de montagnes brumenses,