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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/452

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les libertés, la première est celle du travail ; que sans elle il n’y a ni indépendance personnelle, ni dignité humaine, ni affranchissement de la famille, et que rien ne lui serait plus mortel que le niveau abrutissant sous lequel quelques-uns prétendraient la courber ? Cette liberté, malgré l’abolition de lois injustes qui leur défendaient des associations d’intérêts permises aux patrons, les ouvriers n’en jouissent pas dans sa plénitude : ils en sont privés par des règles oppressives de compagnonnage qu’ils établissent entre eux, ils en sont privés quand des meneurs turbulens viennent les enlever de force à leurs ateliers pour leur faire faire des manifestations dont on ne leur dit pas même le but ; ils en sont privés quand des agitateurs les entraînent à leur suite, se donnent, à leur insu, pour leurs mandataires, et signifient, en leur nom, au gouvernement provisoire des volontés sur lesquelles on ne les a pas consultés ; mais ils en jouissent et se montrent capables de la conquérir tout entière lorsqu’ils se refusent à se laisser embrigader en troupeau électoral.

Cette liberté est encore précieuse pour eux par les garanties sur lesquelles elle asseoit la sécurité des capitaux et leur multiplication par le crédit. Quant aux salaires, sous quelque forme qu’ils se perçoivent, élévation du prix de la journée, de la façon, ou association dans les bénéfices, il n’est pas plus possible de les élever arbitrairement que de doubler intérêt du capital : l’une et l’autre de ces exagérations entraîne évidement la langueur ou la ruine de l’industrie qui la subit. Si, pour ne pas sortir du présent, on vérifiait, sur les livres de cent manufactures à prendre au hasard, les effets de la suppression de l’heure de travail par jour, en voyant que, dans les neuf dixièmes, sa valeur l’emporte de beaucoup sur la totalité des bénéfices annuels, on calculerait combien pourraient survivre.

Nous ne chercherions pas impunément à braver cette loi de la Providence qui ne permet aux nations de s’enrichir que par l’intelligence et le travail. Suit-il de là qu’il n’y ait aucune amélioration à introduire dans la condition des ouvriers ? La confiance que cette condition est susceptible de s’améliorer sans discontinuité, jusqu’au point où l’ouvrier devient maître de se reposer en laissant sa famille dans une position très supérieure à celle qu’il a reçue de ses pères, se fonde, au contraire, sur des expériences nombreuses ; mais ce résultat ne peut s’atteindre que par la puissance de l’ordre, de l’économie, de la régularité de la vie. Cette puissance se manifeste d’une, : manière saillante dans des faits officiels que nous avons continuellement sous les yeux : un soldat est mieux nourri, mieux vêtu, mieux couché, mieux soigné dans ses maladies que ne l’est en général un ouvrier ou un laboureur ; le soldat d’infanterie coûte,