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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/448

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le talent, le désordre et la bonne conduite. Ils l’ont repoussé par sentiment de justice encore plus que par prévision de ses effets économiques ; et interpellé de dire s’il consentirait à se l’appliquer à lui-même, le plus éloquent, le plus puissant et le plus désintéressé de ses apôtres s’est écrié que oui ! en ajournant toutefois à l’époque où le système serait universellement réalisé [1] . Cette échéance n’a rien de compromettant ; c’est à peu près celle que prenait Clément Marot pour le remboursement de l’argent qu’il empruntait à François Ier : il promettait de le lui rendre

Quand on verrait tout le monde content.


Il est donc sans inconvénient d’attendre, pour rechercher les résultats pratiques de l’égalité des salaires, que quelques adeptes fervens se décident à la prêcher par leurs exemples.

Une seule chose est, jusqu’à présent, réalisée dans les projets du gouvernement provisoire sur les travailleurs : c’est l’accroissement du prix de la main-d’œuvre par la réduction de la durée de la journée de travail, et, comme cette mesure a rendu plus vives une foule d’exigences qu’on croyait peut-être conjurer, la cherté est, en fait, très supérieure à ce qu’elle paraît. Ce n’est pas ici le lieu d’en examiner les conséquences par rapport aux entrepreneurs qu’elle ruine, aux travaux utiles qu’elle diminue ou interdit, à la richesse nationale qu’elle affecte : considérons-les uniquement à l’égard des ouvriers. Le résultat inévitable de l’augmentation du prix de la main-d’œuvre, c’est l’augmentation du prix des choses produites, et si, par une intervention dont on n’avait pas l’idée avant l’année 1848, le gouvernement porte de 4 à 5 francs, par exemple, le prix du travail qu’accomplit dans sa journée un menuisier de Paris, il n’entend sans doute pas faire de cet avantage le privilège d’une ville ou d’une profession ; toutes devront être traitées de la même manière le laboureur, le meunier, le boulanger, le vigneron, le jardinier, le boucher, qui nourrissent le menuisier ; le tanneur et le cordonnier, qui le chaussent ; le fileur, le teinturier, le tisserand, le tailleur, la couturière, qui l’habillent ; le forgeur, qui fabrique ses outils, et mille autres dont il est tributaire, auront aussi bien que lui droit à gagner plus en travaillant moins. Nourriture, habitation, vêtemens, outils, le menuisier paiera tout plus cher, et, à

  1. « M. Louis BLANC. — On a demandé si je consentais à m’appliquer la règle que je proclame. Voici ma réponse. Dans le système d’universelle association, dans le système complètement réalisé que j’appelle de tous mes voeux… oui ! (Acclamations unanimes.) Et ce oui, je désire qu’il soit imprimé à deux cent mille exemplaires, pour que, si jamais je venais à le renier, chacun de vous pût, un exemplaire à la main, me démentir et me Confondre. » (Nouvelles et bruyantes acclamations.)
    (Commission de gouvernement pour les travailleurs, séance du 3 avril 1848.)