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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/443

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des coups furieux qui faisaient craindre plutôt un combat à mort qu’une lutte au premier sang ; mais chaque fois un bond soudain prévenait, aux applaudissemens de tous, le dénouement qu’on redoutait [1]. Tantôt les fers coupaient l’air avec un sifflement lugubre, tantôt ils retentissaient frappés l’un contre l’autre avec un cliquetis aigu. Cependant il était évident que l’étranger en voulait plus à l’honneur de son antagoniste qu’à sa vie ; or, dans ces combats de gladiateurs, le point d’honneur consiste à sauvegarder la main ; une main blessée est une tache ineffaçable pour la réputation du ferrailleur le plus renommé. La perte de la vie n’est rien auprès d’un pareil affront. Malheureusement pour Calros, les rubans rouges flottant à la poignée du machete de son adversaire garantissaient celui-ci plus sûrement que n’aurait fait une garde d’acier. C’était pour orner de ces rubans les noirs cheveux de Sacramenta que Calros exposait sa vie, c’était pour les garder sans souillure que le Jarocho se défendait. Les combattans avaient, en rompant alternativement, parcouru un espace de terrain considérable. La foule tumultueuse des spectateurs ondulait en tous sens suivant que les deux adversaires se déplaçaient eux-mêmes. Aucun d’eux n’était encore atteint, quand le fer de l’étranger, relevant celui de Calros, glissa en sifflant le long de la lame. Une seconde de plus, et les doigts tranchés de mon hôte allaient laisser échapper le machete ; mais une rude parade fit dévier à temps la dague menaçante, et le bras seul de Calros, atteint au-dessus du poignet, laissa jaillir un filet de sang. Au même instant, une tache rouge empourpra sur l’épaule la chemise de l’inconnu. Les deux fers s’abaissèrent à la fois ; le combat était terminé sans qu’il me fût possible de décider qui des deux champions avait été le premier blessé ; mais le coup d’œil rapide et exercé des témoins de ce duel avait déjà tranché la question. L’étranger n’essaya pas d’en appeler de leur jugement, et, détachant les nœuds de soie qui jusqu’alors avaient orné son machete, il les présenta sur la pointe de son arme à son adversaire ; c’était s’avouer vaincu. Ce dernier acte de courtoisie acheva de lui gagner tous les cœurs, et, malgré sa défaite, il partagea avec son rival tous les honneurs de la victoire. Un seul lui manqua, celui peut-être qu’il enviait le plus. Une pâleur mortelle avait couvert, pendant toute la durée du combat, les joues de Sacramenta, mais cette pâleur fit bientôt place à une vive rougeur, quand Calros s’avança vers elle. Tandis qu’elle recevait de lui les précieux rubans qu’il avait si vaillamment gagnés, les mouvemens tumultueux de son sein, un doux et

  1. Les Jarochos ne connaissent guère que les plus simples élémens de l’art de l’escrime, et s’en rapportent, pour parer et porter les coups, beaucoup plus à l’agilité du corps qu’à la science de l’attaque et de la défense.