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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/442

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ne fut pas de longue durée. Après quelques secondes de réflexion, il se pencha vers moi.

— Vive Dieu ! me dit-il à voix basse, au diable soit la vieille ! Sacramenta aura ces rubans écarlates.

Puis, se levant vivement, il alla planter son machete à côté de celui de l’inconnu. Le défi était accepté. L’étranger porta courtoisement la main à son chapeau, et, après avoir un instant considéré l’adversaire qui répondait à son défi, il jeta un regard rapide sur le groupe des femmes, comme s’il cherchait celle à laquelle il voulait offrir l’hommage de sa valeur. Il eut bientôt distingué la belle Sacramenta, et, s’avançant vers elle avec une remarquable aisance

— Les fandangos de Medellin, dit-il, ont perdu tout leur attrait, depuis que na Sacramenta n’est plus là pour les embellir. Puis-je me flatter qu’elle ne les a pas oubliés, non plus qu’un de ses apasionados les plus fervens ?

Au moment où la jeune fille ouvrait la bouche pour répondre, Calros, dont la jalousie inquiète était en éveil, s’approcha à son tour de l’étranger, et prenant la parole

— Pardon, seigneur cavalier, dit-il : mais j’ai un goût particulier pour les rubans rouges : vous agréerait-il de faire de ceux qui ornent votre machete le prix du premier sang ?

— Volontiers, répondit l’étranger ; j’allais oser en offrir l’hommage à doña Sacramenta comme quelque chose de bien indigne, mais qui doit acquérir désormais un certain prix, puisque ce sera celui du sang versé pour elle.

Après cette réponse accompagnée d’un gracieux sourire, il ôta son chapeau qu’il tint à la main, et, la tête découverte, il alla reprendre son machete à l’endroit où il l’avait planté. Calros se découvrit également et prit le sien. Un combat de courtoisie s’engagea préalablement entre les deux champions dont aucun ne voulait se couvrir le premier après bien des façons, les deux Jarochos terminèrent le débat en remettant le chapeau sur leur tête l’un et l’autre en même temps. Alors le plus âgé des assistans se chargea de choisir le terrain et de partager le soleil. Cela fait, les deux combattans se mirent en face l’un de l’autre ; les hommes les entourèrent, et tous deux n’attendirent plus que le signal. Certes, si l’étranger était aussi adroit qu’il paraissait brave et bien appris, ce devait être un ennemi redoutable ; j’étais inquiet pour Calros du résultat de cette rencontre, dont l’issue pouvait être fatale à sa réputation comme à ses affaires de cœur. Le signal fut donné au milieu d’un silence si profond, qu’on entendait, malgré la foule, le faible souffle du vent bruire dans le feuillage.

Les deux adversaires commencèrent par se porter mutuellement