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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/44

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revenir nos hommes, que je mis en deux mots au fait de ce qui s’était passé.

— Les brigands ! s’écria Juanito, ils sont capables d’avoir tué mon capitaine pour le dépouiller de ses épaulettes d’or !

Et pour prévenir une catastrophe si préjudiciable à ses intérêts, le sous-officier mit son cheval au galop. Les lanciers l’imitèrent, et je les suivis à mon tour, impatient de rejoindre don Blas, mais sans trop espérer que Juanito se fût trompé. Ma crainte fut bientôt changée en une douloureuse certitude. Le capitaine, démonté par le coup de feu que j’avais entendu, gisait sur l’herbe, la poitrine percée d’une balle, mais vivant encore malgré la gravité de sa blessure et le sang qu’il perdait en abondance. On s’empressa autour de lui ; un des soldats étancha la plaie et la banda avec assez d’habileté à l’aide de nos mouchoirs réunis. Pour moi, pendant qu’un autre soldat se mettait à la poursuite du cheval échappé, et qu’adossé contre un tronc d’arbre, le capitaine rappelait ses forces, je me mis à examiner le terrain. Le malheureux officier avait dû surprendre les bandits au moment même du partage de leur capture, car les caissons brisés et les sacs éventrés jonchaient l’herbe autour de lui. Ranimé par une gorgée d’eau-de-vie qu’on lui fit avaler, don Blas nous déclara cependant qu’il n’avait vu personne, et que c’était lorsqu’il était arrivé dans ce lieu qu’un coup de carabine l’avait précipité de cheval ; puis il ajouta qu’il connaissait la main qui l’avait frappé. Cette contradiction était trop singulière pour qu’on n’engageât pas le capitaine à compléter sa réponse. Soit qu’il fût fâché d’en avoir tant dit, soit qu’il ne pût eu dire davantage, don Blas garda le silence. Dans l’intervalle, le cheval fugitif avait été ramené, et le blessé affirma qu’il se sentait en état de regagner le convoi. Toutefois, ses forces trahissant sa volonté, il fut nécessaire de le hisser sur son cheval ; un soldat monta en croupe derrière lui pour le soutenir et prendre les rênes, et nous nous mîmes en route pour la Hoya.

Nous y arrivâmes vers midi à peu près. Un nouvel incident nous attendait. A peine don Blas avait-il été déposé sur un lit improvisé dans une des cabanes du village, qu’un détachement des soldats de l’escorte, qui battait depuis le matin la campagne par désœuvrement, ramena un prisonnier garrotté. La figure noircie de cet homme était à moitié voilée d’un mouchoir. Le travestissement était des plus significatifs, car c’est ainsi que les voleurs de grande route se rendent méconnaissables. Sous ce masque hideux je crus retrouver, chose étrange, les traits de l’homme dont le souvenir sinistre était lié à un des plus tristes épisodes de mon voyage, de Tomas Verduzco. Bientôt entouré de curieux, le prisonnier échappa à mes regards. Il demanda à être conduit au capitaine, et sa voix, quoique altérée par l’émotion, était bien celle du