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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/438

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coup d’œil que cette lame étincelant au soleil sur la mousseline de la robe près des épaules nues et au-dessus du sein palpitant de la jeune fille, dont les tresses se déroulèrent bientôt sous le poids de sa singulière coiffure. La foule se taisait ; il y avait parmi elle une anxiété semblable à celle qui règne dans un cirque de taureaux quand le sang a mouillé l’arène. Tout à coup une voix mâle, imposante, s’écria près de l’orchestre : Bomba [1] ! Les chants cessèrent aussitôt, les cordes seules des instrumens vibrèrent aigrement ; cette voix était celle du rival de Calros, qui chanta les vers suivans :

De tu voluntad confio,
Pero fiel te he de advertir
Que si erej la vida mia,
No me dej en que sentir,
Si me quierej alma mia [2].

Les adhérens du Jarocho répétèrent en chœur le dernier vers. Frappant alors avec force sur le bois de la guitare de l’un des musiciens, Calros s’écria d’une voix retentissante : Letra, et il reprit le dernier vers répété par le chœur comme début d’un nouveau couplet :

Si me quierej, alma mia,
No quieraj otro conmigo.
Que si compartej tu amor,
No quiero amor compartido.
Hay en compaña un traidor [3].

Ce fut au tour des amis de Calros de répéter en chœur :

Hay en campaña un traidor.

A mesure que le moment approchait où les passions contenues des deux rivaux allaient faire explosion, les figures, par une affectation de courtoisie chevaleresque, se couvraient d’un masque de tranquillité trompeuse.

Rentré dans le groupe qui lui était dévoué, pendant le dernier couplet qu’avait chanté Calros, son rival s’avança de nouveau au-delà du cercle et reprit :

Le diraj a ese tu amante,
A ese mi competidor,

  1. Exclamation usitée pour réclamer le silence au moment d’un toast. On y répond par une autre exclamation, letra.
  2. « J’ai confiance en ta tendresse, — mais je dois te le dire : — si tu es ma vie, — ne me donne pas de chagrin ; — ne m’en donne pas si tu m’aimes, ô mon ame ! »
  3. « Si tu m’aimes, ô mon ame, — n’aime personne avec moi. — Que si tu partages ton amour, — je dédaigne un amour partagé ! — Il y a un traître en campagne. »