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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/437

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de Sacramenta, et je remarquai que la danseuse ne lui accordait pas m même un regard en retour de ses œillades passionnées.

— Vous le voyez, me dit-il à voix basse ; espérer hier, désespérer aujourd’hui, tel est mon sort ; aussi nous partirons demain.

Ces derniers mots trahissaient une douleur si poignante, que je maudis de bon cœur l’impitoyable coquetterie de celle qui se jouait ainsi de l’amour de Calros.

— Ah ! reprit-il, elle ne m’a pas pardonné ce maudit nœud de rubans rouges que je n’ai pu me procurer.

En ce moment, son antagoniste s’avança vers l’estrade, et, se découvrant, il passa son chapeau à Sacramenta avec une courtoisie pleine d’aisance. Celle-ci le reçut le sourire aux lèvres et le mit sur sa tête, sans interrompre en rien les évolutions commandées par la danse. La figure de Calros resta impassible ; il se contenta de faire à l’un de ses partisans un geste presque imperceptible. Celui-ci, s’avançant à son tour, présenta également son chapeau à la danseuse. La courtoisie exigeait qu’en pareil cas la femme ne montrât de préférence pour aucun des deux hommes ; elle continua donc de danser en tenant les deux chapeaux à la main. L’avantage de voir son chapeau rester sur la tête de la danseuse devait appartenir au troisième galant qui saisirait l’occasion ; comme je m’y attendais, ce fut Calros qui en profita. Les deux antagonistes échangèrent aussitôt un regard de défi ; puis, le premier en date, détachant sa ceinture de crêpe de Chine, vint la suspendre en écharpe aux épaules nues de Sacramenta, et la disposa de façon à former à son côté une large rosette écarlate.

Les guitares, râclées avec plus d’ardeur, semblaient résonner comme des clairons ; les voix des chanteurs s’élevaient aussi. Tandis que les hommes échangeaient des regards de satisfaction évidente, les femmes chuchotaient entre elles, et semblaient envier les hommages rendus à Sacramenta. La jeune fille dansait toujours ; son teint s’était coloré d’une vive rougeur qui prêtait plus d’éclat encore à ses yeux noirs. Cependant une vague appréhension soulevait son sein. Heureuse et tremblante à la fois, elle n’osait tourner ses regards vers celui pour qui son cœur ressentait une secrète inquiétude. Aussi, en dépit du masque impassible que le décorum infligeait au visage de Calros, le tressaillement soudain de ses muscles trahissait-il toutes les tortures de la jalousie.

— Courage ! lui dis-je tout bas, n’avez-vous plus sur votre cœur la fleur du suchil ?

Calros releva la tête, comme si ce souvenir lui rendait de la confiance ; il détacha son machete, et alla le suspendre, près de l’écharpe écarlate, sur les épaules de Sacramenta. Ainsi s’accomplissait la prédiction dont j’avais en vain cherché d’abord à deviner le sens : Sacramenta dansait avec le machete et la chamarra de deux de ses prétendans. C’était un bizarre