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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/430

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qui est la vie de la zone tropicale. La voix du Jarocho me fit enfin souvenir que le moment était venu de payer l’hospitalité dont j’étais l’objet.

— Voyez-vous, me dit-il, cette brume blanche qui amortit le feu des étoiles ? Ces vapeurs sont celles qui, à la fin des jours les plus chauds, s’élèvent des lacs, des ruisseaux et des chutes d’eau. Croyez-vous qu’il soit possible qu’à la voix de certaines créatures mortelles comme nous, cette brume uniforme, impalpable, étendue comme un voile transparent, se condense, se réunisse et nous offre l’image des amis qu’on a perdus ou des ennemis qu’on a tués ?

— J’en doute, lui répondis-je étonné de ce préambule, et je croyais que ces superstitions appartenaient seulement à nos tristes pays septentrionaux, où les ames cependant ne devraient guère être tentées de revenir après la mort.

— Ici, reprit Calros d’un ton solennel, les esprits ne redoutent pas le séjour des vivans, ils aiment à hanter les bois et à se balancer sur les lianes fleuries ; mais je vous vois sourire. Parlons d’autre chose. Avez-vous vu ce soir ña Sacramenta ?

— Cette belle jeune fille au diadème de cucuyos et à la couronne de suchil ?

— Elle-même ; elle est bien belle, n’est-ce pas ? Il y a six mois environ, dans un fandango auquel, par hasard, je n’assistais pas, une querelle s’engagea à son sujet. Il s’ensuivit mort d’homme ; le meurtrier joua des éperons et se sauva. L’homme tué était mon parent : je fus désigné, selon l’usage, pour venger sa mort. Je ne puis pas dire que j’en fus fort affligé, car il aimait ña Sacramenta, et ceux qui l’aiment sont mes ennemis ; j’acceptai néanmoins le devoir que m’imposait le point d’honneur. S’il n’eût fallu simplement que demander, l’épée à la main, compte du sang versé, je me serais hâté de m’acquitter de ce devoir, mais il fallait découvrir la trace soigneusement cachée du meurtrier et visiter pour cela tous les villages du littoral. Je compris alors que j’aimais Sacramenta plus que la vie, plus que l’honneur peut-être, et j’éloignais de jour en jour l’instant de me mettre en campagne. On peut connaître à des indices certains l’ouragan qui va souffler, on peut suivre pas à pas la piste invisible du jaguar, la trace d’un homme qui se cache ; mais nul ne peut lire dans le cœur d’une femme. Vingt fois j’ai cru être aimé de Sacramenta, et vingt fois ses dédains ont fait entrer le doute dans mon ame ; je n’osais donc pas m’éloigner sans savoir si elle se réjouirait de mon absence, ou si elle ferait des vœux pour mon retour. Aujourd’hui même encore l’incertitude me torture, et cependant un je ne sais quoi me dit d’espérer. Ce matin j’aurais pu partir, certain de, voir mes vœux dédaignés ; ce soir, j’oserais presque me flatter d’un fol espoir.