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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/43

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hors de portée de nos compagnons, son ardeur parut subitement refroidie. Il arrêta son cheval, qui marchait devant le mien, et se mit à parler de la beauté du paysage avec l’insouciance du plus paisible des touristes. La nature américaine se réveillait à ce moment dans toute sa splendeur. Dissipées par le soleil, les vapeurs qui s’étaient amassées pendant la nuit sur la cime des sapins en descendaient rapidement jusqu’aux mousses qui tapissaient la terre, se relevaient en voiles plus légers, rampaient un instant sur les hautes herbes et s’évanouissaient bientôt dans l’azur du ciel. Déjà, au milieu de l’âpre végétation du nord, au milieu des massifs touffus de liquidambars, d’arbousiers, de myrtes et de fougères grandes comme des arbres, on pouvait, sous un ciel tiède et pur, pressentir les magnificences de la zone torride. Parfois une brise embaumée venait mêler les parfums des goyaviers aux senteurs pénétrantes de la résine.

— Quoi qu’il puisse arriver, me dit don Blas après un court silence, je veux avoir le cœur net de tout ceci et savoir jusqu’où peut aller l’audace d’un bandit.

— Mais c’est fort clair, ce me semble, repris-je, et, depuis hier soir, les faits proclament assez hautement ce dont ils sont capables.

Nous ne marchâmes pas long-temps sans qu’une preuve palpable vînt nous avertir que nous étions de nouveau sur la trace des malfaiteurs. Don Blas, à l’aspect d’un éclat de bois qu’il aperçut sur le chemin, mit pied à terre et le ramassa. C’était le débris d’un petit caisson dans lequel les sacs de piastres avaient été emballés. Me suppliant alors, malgré mes instances, de rester à l’endroit où j’étais, don Blas s’éloigna ventre à terre. Il ne tarda pas à se perdre derrière un coude du sentier, et je restai seul sans pouvoir m’expliquer en aucune manière la singularité de sa conduite. Un soupçon pénible, que je cherchais vainement depuis quelques heures à écarter, revint m’obséder avec plus de force. Don Blas avait-il quelque connivence avec les bandits dont il semblait rechercher la présence sans vouloir de témoin ? Tout à coup une explosion lointaine vint troubler le silence des bois et m’arracher à mes réflexions. Je crus entendre aussi comme le son affaibli d’un cri d’alarme ou de détresse ; je prêtai l’oreille, mais le silence solennel de la forêt ne fut plus troublé ; le pico-largo et le cenzontle (le long-bec et le moqueur) jetaient seuls leurs notes retentissantes à l’écho des solitudes. La prudence mie sembla exiger un mouvement rétrograde ; le capitaine venait d’être tué ou existait encore ; dans ces deux cas, je ne pouvais lui être d’aucune utilité : je revins donc sur mes pas pour chercher main-forte. Parvenu à l’endroit où le capitaine et moi nous nous étions séparés quelques instans auparavant de nos compagnons, je déchargeai successivement mes deux pistolets. J’eus bientôt la satisfaction de voir