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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/429

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point passer la nuit à la belle étoile. Je me mis donc à la poursuite de l’hôte qui m’échappait.

— Hé ! seigneur don Calros, lui criai-je de loin, vous oubliez, ce me semble, l’hospitalité que vous m’aviez si gracieusement offerte.

— Pardon, seigneur cavalier, me dit-il en s’arrêtant, mais vous ne croiriez peut-être pas qu’il m’arrive parfois d’être distrait ?

— J’en suis convaincu, lui dis-je, et ne vous en veux nullement d’avoir oublié un étranger rencontré par hasard, et dont une impérieuse nécessité peut seule excuser l’indiscrétion.

— Dans notre pays, l’étranger est partout chez lui ; mais l’hospitalité que je vous donnerai ne sera pas gratuite, car vous pourrez me la payer par un service ou par un conseil dont j’ai besoin.

— Volontiers, répondis-je, si c’est en mon pouvoir.

Nous nous acheminâmes vers la cabane du Jarocho, située à l’extrémité du village. C’était un jacal, comme la plus grande partie des maisons de Manantial. Un petit enclos, dans lequel erraient quelques chèvres, était attenant à l’habitation. Des bananiers chargés de leurs régimes savoureux étendaient sur le modeste jardin leurs larges feuilles balancées au souffle de la brise. La cabane même se divisait en trois pièces séparées par des nattes de jonc. Dans l’une de ces pièces, une vieille femme préparait le repas du soir devant un brasier dont les lueurs rougeâtres éclairaient seules la demeure du Jarocho. Cette femme était la mère de Calros. Pendant que nous dessellions nos chevaux, mon compagnon lui avait expliqué en quelques mots les circonstances de notre rencontre, et j’étais à peine introduit en qualité d’hôte, que le souper se trouva servi ; il était frugalement composé de riz au lait, de bananes frites et de ces haricots rouges de Tierra-Caliente, qui jouissent dans tout le Mexique d’une réputation proverbiale. Le repas achevé, la vieille mère du Jarocho se retira en me souhaitant un paisible sommeil. Cairns et moi, nous restâmes nonchalamment étendus sur nos couvertures près de la porte, restée ouverte, et nous laissâmes errer nos regards sur les savanes ombragées qui s’étendaient à perte de vue autour de l’habitation.

On veille tard dans les pays chauds : l’atmosphère embrasée que la brise de nuit ne tempère pas toujours, les piqûres des moustiques qui bourdonnent incessamment, écartent long-temps le sommeil. Près de nous, le vent du soir agitait seul les herbes de la savane, dont le frémissement se mêlait aux murmures d’un ruisseau voisin ; mais plus loin les sons aigus des vihuelas [1], mêlés à des éclats de rires féminins, annonçaient que la veillée se prolongeait aussi. Le Jarocho gardait le silence, et, de mon côté, je me laissais aller à cette indolente contemplation

  1. Espèce de petites guitares appelées aussi javanas.