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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/423

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cette brusque séparation du maître et du cheval. Je la sifflai de mon côté. Ainsi mise en demeure d’établir pour la première fois une ligne de démarcation entre les deux affections dominantes de sa vie, la pauvre bête hésita. Elle rejoignit Storm d’une course rapide et revint bientôt vers moi les yeux humides et supplians. Les mouvemens convulsifs de son corps trahissaient son angoisse, et décelaient le combat qui se livrait en elle. Ses membres tremblèrent un instant, puis, poussant trois hurlemens douloureux, elle disparut loin de moi, dans la poussière que soulevait le galop de son compagnon bien-aimé : je restai seul. Le cœur partagé entre la rage et la douleur, je fus tenté un moment de me venger de ma déconvenue sur le malheureux cheval que le sort me laissait, mais ce ne fut qu’un court instant de faiblesse. J’avais appris, dans les traverses multipliées d’une vie d’aventures, la difficile vertu de la résignation : les phases diverses de cet épisode sentimental s’étaient accomplies en outre sous l’empire de circonstances si bouffonnes, que je finis par me jeter sur l’herbe en poussant un fol éclat de rire.


II

Ma déconvenue avait changé mon itinéraire ; il ne m’était plus possible de gagner ce jour-là Vera-Cruz, monté comme je l’étais ; je résolus de passer la nuit à Manantial, petit village que je supposais à une lieue de là tout au plus. J’avais dès-lors du temps devant moi, et je ne pouvais mieux l’employer qu’à faire la sieste, à l’ombre des arbres, dans la verte solitude où je me trouvais. C’était une des parties les plus pittoresques des forêts qui s’étendent depuis Puente-Nacional jusqu’à Vergara. Au milieu de ces fourrés épais, d’étroits sentiers tracés par la hache courent dans diverses directions sous une voûte impénétrable ; à côté de ces sentiers, une végétation luxuriante entrave partout les pas de l’homme, et livre à peine un passage aux bêtes fauves. De longues lianes se tordent, s’entrelacent et s’étreignent entre les troncs rapprochés des arbres. Au milieu des lataniers qui inclinent jusqu’à terre leurs palmes gigantesques et luisantes, le cocotier balance, sur son tronc élevé, ses larges éventails, et livre au souffle de la brise son collier de fruits verts ; l’arbre à soie laisse échapper les flocons blancs de ses gousses entr’ouvertes. Sous l’ombre opaque que versent tous ces feuillages pressés, les arums étalent leurs coupes vernissées, et au-dessus comme au-dessous de ce dôme épais les gobéas suspendent les guirlandes multicolores de leurs campanules. Tel est l’aspect de ces bois, aspect que varient toutefois les diverses phases du jour. A l’heure de midi, cette végétation puissante se courbe sous les feux du soleil depuis les cimes les plus orgueilleuses du palmier jusqu’à l’humble