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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/420

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cesser de m’appartenir, je regrettai un instant ma témérité, mais il n’était plus temps. Cecilio me passa les cartes.

— Votre seigneurie me fera l’honneur de tailler, dit-il en redoublant de gravité cérémonieuse.

Je frémis en pensant à ma veine habituelle, et je pris le paquet de cartes d’une main mal assurée. Pour ne pas prolonger une position aussi bizarre, je fixai la partie à trois alburs [1]. Cinq minutes allaient donc trancher la question. J’amenai deux cartes. Cecilio en choisit une, je pris l’autre ; puis, après en avoir successivement retourné une demi-douzaine, je gagnai le premier albur. Cecilio ne sourcilla pas ; quant à moi, j’espérai un instant que le hasard allait se tromper une fois dans ma vie en ma faveur, mais je perdis le second coup. Restait le troisième albur, la partie décisive.

Absorbés comme nous l’étions, nous n’avions pas fait attention à deux cavaliers qui s’avançaient de notre côté. Je ne les aperçus, pour ma part, qu’au moment où ils étaient presque sur nous. Alors le bruit de leurs voix me fit lever la tête, et un coup d’œil suffit pour me montrer dans l’un des survenans le type parfait du Jarocho [2]. Il portait dans toute sa pureté le costume particulier à cette classe d’hommes un chapeau de paille aux ailes larges et retroussées par derrière, un mouchoir à carreaux rouges et jaunes qui sortait du chapeau comme une résille et de ses plis flottans protégeait le col et les épaules contre les ardeurs du soleil, une chemise de toile fine à jabot de batiste sans veste par-dessus, un caleçon de velours de coton bleu ouvert sur le genou et pendant en pointe jusqu’à mi-jambe. Sous une ceinture de crêpe de Chine écarlate qui serrait les hanches était suspendu un machete (sabre droit) à poignée de corne, sans garde et sans coquille, dont la lame nue et tranchante étincelait au soleil. Les pieds, sans chaussures, n’appuyaient que le bout de l’orteil sur l’étrier de bois. Le Jarocho, la tête indolemment penchée sur une épaule, gardait à cheval l’attitude particulière à ceux de sa caste, dont il avait la tournure dégagée et le maintien chevaleresque. Sa peau était d’une couleur foncée qui tenait le milieu entre le teint du nègre et celle de l’Indien. Enfin sa barbe touffue décelait l’origine orientale de sa race. Il était plus difficile de préciser la condition de l’autre cavalier, vêtu d’une veste d’indienne, d’un pantalon blanc, de brodequins de cuir de Cordoue, et qu’un riche chapeau de paille de Jipijapa [3] garantissait des rayons du soleil. Sa figure, passablement rébarbative, pouvait convenir aussi bien

  1. On nomme ainsi chaque partie du jeu appelé monte.
  2. On appelle Jarochos les paysans du littoral et de la campagne de Vera-Cruz.
  3. Ces chapeaux, qui prennent leur nom du lieu où ils se font, valent souvent de trois à quatre onces d’or, ou 240 et 320 francs.