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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/41

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joie et montra l’empreinte distincte de deux pieds de mules. Dans l’une, les clous plus profondément marqués indiquaient que l’un des fers de l’animal était moins usé que l’autre. Ce devait être, à n’en pas douter, l’empreinte d’une des mules du convoi qu’on avait été obligé de referrer le matin même. Dès ce moment, nous ne marchions plus à l’aventure, et ce fut une joie générale, mais silencieuse. Ces traces retrouvées de distance en distance nous conduisirent à une vaste clairière, espèce de carrefour sur lequel s’ouvraient plusieurs sentiers semblables à celui d’où nous sortions. Là tout vestige faisait de nouveau défaut.

Le temps s’était écoulé pendant ces recherches. Le capitaine, pour ménager les chevaux en cas d’une nouvelle et plus longue poursuite, ordonna une halte. Les allées, qui se croisaient en plusieurs sens, ne pouvaient, disait-il, être convenablement examinées qu’à la clarté du soleil. Des murmures accueillirent cet ordre imprévu, mais il fallut obéir, et chacun mit pied à terre. Des foyers furent bientôt allumés de distance en distance, moins pour éclairer les profondeurs du bois et se mettre à l’abri d’une surprise que pour se garantir du froid glacial de la nuit. Quelque intérêt que je prisse à cette chasse, j’accueillis avec joie cette occasion de me réchauffer près d’un bon feu et de prendre un repos dont j’avais grand besoin.

Après quelques instans de causerie, un silence profond ne tarda pas à s’établir au milieu de la clairière sur laquelle les brasiers projetaient une clarté qui en illuminait toute l’étendue. On n’entendait plus que le pas rapide et mesuré de deux plantons mis en vedette. Plusieurs heures s’écoulèrent ; nos feux mouraient, et le jour ne devait pas être loin, quand un craquement de branches froissées retentit à quelque distance. Une des sentinelles, la carabine d’une main et un tison de l’autre, s’avança du côté d’où partait le bruit et ne tarda pas à reparaître conduisant une mule qu’à son bât et à sa couleur il nous fut facile de reconnaître pour une de celles détournées du convoi. Son licou brisé indiquait qu’après l’avoir déchargée de son précieux fardeau, on l’avait attachée dans un fourré pour la dérober aux recherches, et qu’elle n’était parvenue à regagner notre campement qu’après avoir rompu son lien. Tout le monde fut bientôt sur pied. Les bois, battus en tous sens, ne nous offrirent malheureusement aucun nouvel indice, et cette mule abandonnée faisait craindre que les ravisseurs, après s’être partagé leur butin, n’eussent pris chacun une direction différente. Cette pensée, qui nous découragea profondément, produisit un tout autre effet sur le capitaine. Jusqu’alors don Blas n’avait semblé prendre aucun intérêt à cette poursuite ; en ce moment, au contraire, il s’emporta jusqu’à proférer les plus violentes menaces contre les bandits dont l’audace ne respectait rien.