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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/406

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et que la place des Européens en Afrique est dans les villes. Là seulement se trouvent à la fois la sûreté et la salubrité, les deux conditions premières de tout établissement ; là seulement se conservent ces avantages de la vie en commun, qui peuvent compenser l’éloignement du sol natal et transporter les habitudes de l’Europe au milieu de la barbarie ; là seulement sont des sources de profits assez certaines et assez abondantes pour décider les gens à courir les chances d’un déplacement hasardeux. Les Européens ne peuvent réussir que par le commerce, par l’industrie, en un mot par ce qui manque aux Arabes. Qu’ont-ils fait jusqu’ici avec succès ? Ils ont construit des maisons et des auberges, ils ont entrepris des services de transport, ils ont ouvert des boutiques de toute sorte, ils ont importé tous les métiers des pays civilisés, ils ont commencé à exploiter des mines et des carrières, etc. Voilà leur rôle, il est limité sans doute, et cent mille individus peuvent y suffire pour toute l’Afrique ; mais il est bon, vraiment utile et profitable à tous.

Les Européens qui possèdent en ce moment des terres en Afrique, soit par acquisition, soit par concession, vont nécessairement se trouver lésés dès que cette vérité sera reconnue. Ces Européens sont peu nombreux, ils ont en général dépensé très peu d’argent sur leurs propriétés, mais leurs intérêts n’en sont pas moins respectables. Il ne faut rien moins que la rigoureuse loi de la nécessité pour expliquer l’abandon inévitable où vont être laissés ces propriétaires. Qu’ils jettent les yeux sur la mère-patrie, et ils y verront tous les intérêts en souffrance aussi bien que les leurs. Je ne crois pas d’ailleurs que tout soit absolument perdu pour eux ; je suppose que toutes ces ordonnances réglementaires, tous ces cahiers des charges, tous ces moyens artificiels qui avaient été imaginés pour hâter le développement agricole, et qui imposeraient désormais des sacrifices sans compensation, seront annulés. Ce sera l’affaire du conseil colonial, s’il y en a un, ou de l’assemblée nationale, si l’Algérie n’est émancipée qu’à demi. Maîtres absolus de leurs propriétés, les possesseurs de terres aviseront aux moyens d’en tirer parti ; ceux d’entre eux qui sont dans des conditions favorables et qui ont déjà enfoui des capitaux dans le sol verront s’ils peuvent continuer leur exploitation. L’emploi intelligent des indigènes comme valets de ferme peut aider à résoudre le problème, qui est déjà sur quelques points en partie résolu. D’autres, qui ne veulent ou ne peuvent pas faire de frais, pourront louer à des métayers arabes.

Avant la conquête, la plaine de la Mitidja, par exemple, était divisée en grandes fermes ou haouchs, appartenant pour la plupart à des Maures habitant Alger. Ces fermes étaient louées à des Arabes qui cultivaient tant bien que mal. Grace à ce mode d’exploitation, quelque grossier qu’il fût, la Mitidja nourrissait Alger. Depuis la conquête, tout a changé