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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/405

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profiteront à la France, leur franche adhésion fera une partie de sa force. Quelle que soit la supériorité du travailleur européen sur le travailleur arabe, nous aurions beaucoup de peine, quoi que nous fassions, à transporter promptement en Afrique assez de bras pour égaler la puissance productive de ceux qui s’y trouvent déjà ; de plus, nous pouvons à tout moment avoir besoin de nos forces armées, et, si nous sommes plus sûrs d’être tranquilles du côté de l’Atlas, nous serons plus libres en Europe. Soit au point de vue économique, soit au point de vue militaire, il nous importe beaucoup de développer la prospérité de la population indigène et de l’unir avec nous.

Je réponds en second lieu que, loin d’y perdre, les Européens établis en Afrique y gagneront. Je sais que, malheureusement, les cadres d’une société tout-à-fait européenne s’étaient formés, et qu’on a compté jusqu’ici sur un accroissement illimité de population civile ; mais, à mon sens, c’était là une illusion. Déjà, malgré tous les sacrifices faits parle dernier gouvernement, la population civile ne s’augmentait plus depuis deux ans ; sur quelques points même, elle tendait à décroître. On dit que c’était la faute de l’ancienne administration ; nous allons voir. Sous l’empire des institutions nouvelles, la population s’accroîtra, si elle doit s’accroître. Pour mon compte, je suis prêt à passer condamnation, et je ne demande pas mieux que de me tromper. Jusqu’ici cependant la population civile ne s’est grossie que tant que se sont élevées les dépenses annuelles faites par la France ; dès que ces dépenses ont cessé de monter, le mouvement de l’émigration s’est arrêté aussi. Est-ce quand le budget de l’Afrique va nécessairement descendre qu’on peut espérer un progrès nouveau ?

Je crois donc que, pour le moment, l’Afrique française contient autant de population européenne qu’elle ne peut utilement recevoir et occuper. Toute tentative pour en augmenter rapidement le nombre, qu’elle soit faite par le gouvernement ou par les colons eux-mêmes, échouera, à moins de sacrifices énormes ; il faut en prendre son parti. Tout ce qu’on peut raisonnablement espérer, c’est que cette population prenne une assiette plus fixe, qu’elle se distribue plus également, surtout qu’elle se rende un compte plus exact de ce qu’elle a de mieux à faire dans l’intérêt général du pays et dans son propre intérêt. Je compte beaucoup, pour que ces résultats soient atteints, sur l’effet des institutions libres, soit qu’on adopte l’assimilation pure et simple, soit qu’on fasse de l’Afrique un état annexe et à demi indépendant. Les habitans de l’Afrique ne sauront véritablement à quoi s’en tenir que lorsqu’ils auront essayé eux-mêmes de tous les moyens d’appeler de nouveaux colons ; en pareil cas, rien ne tient lieu de l’expérience.

Qu’on essaie tout ce qu’on voudra, on ne tardera pas à se convaincre que les choses ne peuvent pas aller autrement qu’elles n’ont été jusqu’ici,