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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/39

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J’examinai sa contenance en pensant aux paroles de Cecilio : rien en effet, dans sa physionomie, ne trahissait le désappointement douloureux d’un homme qui, par négligence ou par malheur, a failli à l’accomplissement d’un devoir.

— Ne pensez-vous pas, lui dis-je, qu’il serait à propos de donner la chasse aux bandits qui doivent emmener leur capture, et que chaque moment éloigne de nous ?

Don Blas sembla sortir de sa rêverie.

— Sans doute, s’écria-t-il brusquement ; mais qui vous dit qu’il manque rien au convoi ?

— Dieu le veuille pour ce pauvre homme ! lui dis-je en montrant le muletier, qui répondit à nos paroles par un cri douloureux.

— Que Dieu ait pitié de moi ! s’écria-t-il, car j’en mourrai sans doute. Cinq ! seigneur capitaine, il m’en manque cinq ! continua-t-il d’une voix étouffée. J’ai perdu dans une nuit le fruit de vingt ans de travail ! Ah ! seigneur don Blas, par la vie de votre mère, tâchez de me les faire retrouver… la moitié sera pour vous… Ah ! pourquoi m’avez-vous conseillé de pousser jusqu’ici ce soir ? Pourquoi vous ai-je écouté !

Et le pauvre muletier, jetant sa torche par terre, se laissa tomber lui-même sur la route. Ainsi mis en demeure de réparer le mal qu’un conseil imprudent ou coupable avait causé, le capitaine se redressa sur sa selle, et, choisissant douze de ses cavaliers les mieux montés, il leur donna L’ordre de se munir de branches de sapin pour commencer sans délai la poursuite. Je n’augurais pas merveilleusement du succès de cette chasse tardive que j’avais cependant conseillée tout le premier ; mais, persuadé que, si elle offrait peu de chances de réussite, elle offrait par cela même peu de danger, et désireux, en outre, d’assister à une de ces expéditions dans lesquelles la sagacité américaine se montre si admirable, j’insistai pour accompagner don Blas. Le capitaine accueillit sans difficulté ma demande, et nous nous éloignâmes à l’instant du convoi dans la direction de la Hoya.


IV

L’entreprise que nous tentions était difficile. L’obscurité nous dérobait la marche des ravisseurs, dont il était presque impossible, avant le lever du jour, de suivre la trace sur un terrain volcanisé. Le raisonnement plus que les yeux devait guider nos recherches. Nous avions la certitude que les mules détournées de la conduite n’avaient pas rétrogradé vers Perote. De l’endroit où nous étions, on distinguait les feux du village de la Hoya, même à travers le brouillard opaque qui étendait son voile autour de nous ; la nouvelle du désastre pouvait donc arriver en quelques instans : il était à présumer que ceux à la poursuite desquels