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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/37

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longue file devant moi, mais, au milieu du brouillard, j’étais guidé par le bruit de leurs sabots. Enfin je distinguai le tintement de la sonnette de la jument conductrice à quelques centaines de pas de moi. En ce moment même je crus reconnaître, dans un cavalier qui marchait à mes côtés, la figure sinistre du remplaçant de Victoriano. Quelques instans après, la voix d’un des conducteurs de mules s’éleva dans les ténèbres.

— Que signifie ceci ? s’écria-t-il. Eh ! Victoriano, est-ce toi ? Eh oui ! de par Dieu ! et par quel hasard ?

Nulle réponse ne suivit cette interrogation ; presque aussitôt la voix se tut. Je frissonnai ; il me sembla avoir entendu une espèce de râle étouffé, suivi de la chute d’un corps. Je prêtai de nouveau l’oreille, la bise se mêlait seule au retentissement inégal du sabot des mules sur la chaussée. Au bout de quelques secondes, mon cheval fit un écart violent, comme s’il distinguait dans l’obscurité quelque objet effrayant. Désireux d’éclaircir les doutes terribles qui me traversaient l’esprit, je tirai mon briquet de ma poche, comme pour allumer un cigare et faire diversion au froid qui me glaçait. Je crus être un instant le jouet d’un songe. Il me sembla distinguer, aux lueurs du briquet, des hommes marchant pêle-mêle avec les gens de l’escorte et les valets de mules. Des fantômes silencieux paraissaient avoir surgi mystérieusement du sein des ténèbres et cheminer à nos côtés, les uns vêtus de l’habit rouge des lanciers, les autres couverts de la souquenille des conducteurs subalternes. Tout à coup la clochette de la jument cessa de retentir ; au bout de quelques secondes, je l’entendis de nouveau résonner, mais dans une direction tout opposée, et des sons semblables sortirent des ravins situés à la gauche de la route. J’en avais assez vu, trop vu même ; la trahison nous environnait de toutes parts. A qui s’en prendre au milieu d’un brouillard épais, sur des routes bordées de ravins ? A qui se confier dans des ténèbres qui confondaient amis et ennemis ? Étonné de l’étrange découverte que je venais de faire, j’hésitai ; puis, au risque de me rompre le cou dans l’obscurité, je m’élançai en tête de la conduite ; il était déjà trop tard ! Une corde siffla au-dessus de ma tête, mon cheval fit un bon en avant ; mais, au lieu d’être enlevé violemment de ma selle et foulé aux pieds des chevaux comme je devais l’être, je me sentis retenu par une étreinte terrible. Un nœud coulant qui n’était destiné qu’à moi seul avait enlacé du même coup le cheval et le cavalier. Mon bras droit, étroitement lié à mon corps, ne pouvait se dégager du lazo pour tirer de la jarretière de mes bottes le couteau affilé que j’y portais suivant l’usage et couper le nœud coulant. J’enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval. Le noble animal hennit et raidit ses jarrets nerveux avec une irrésistible vigueur. Je sentis l’étreinte du lacet me comprimer plus fortement, puis