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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/349

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luxuriante et inutile. Cependant quelques provinces font exception à cet état de langueur et de somnolence sous lequel se débat l’archipel : je citerai les provinces d’Hoylo, dans l’île de Panay, et celle de Zamboangan, au sud de Mindanao. Dans ces deux provinces, avant leur expulsion de l’archipel, en 1768, les jésuites avaient d’immenses propriétés. L’impulsion qu’ils avaient donnée à l’agriculture se continue encore parmi les Indiens. A Yloylo, un commerce assez étendu avec Manille et même avec la Chine enrichit la population ; à Zamboangan, d’autres causes de prospérité, causes étrangères à l’administration espagnole, ont fait d’un village perdu au fond de l’archipel une petite ville de cinq à six mille ames, dont la population voit croître chaque jour son commerce et ses richesses.

Les navires qui, dans la mousson de sud-ouest, retournent en Europe, après avoir quitté Manille ou les ports du Céleste Empire, prennent depuis quelques années, afin d’éviter les périls et les lenteurs d’une navigation à contre-mousson, la route que nous avons indiquée entre les Bissayas et Palaouan. Tournant ensuite au sud des Philippines, ils pénètrent bientôt, par le détroit de Macassar et les Moluques, dans les mers de la Nouvelle-Hollande, où les vents généraux les poussent jusqu’au cap de Bonne-Espérance, au sud de l’Afrique. Zamboangan, placée au milieu de cette route, est devenue un point de relâche fréquenté par les navires de toutes nations, qui viennent y prendre des vivres frais, des fruits, des légumes d’Europe, importés par les jésuites dans ce coin de Mindanao. Le contact des étrangers, la présence incessante des baleiniers anglais, français, américains, qui viennent s’y reposer de leurs longues croisières, ont modifié les idées, développé l’intelligence des Indiens. Les habitans de Zamboangan ont appris à connaître le prix des productions variées du sol qu’ils cultivent ; ils sont en état de juger l’administration de l’alcade-gouverneur et la conduite du prêtre espagnol, ministre d’une religion dont il oublie souvent les lois. Plus exposés par leur voisinage de Basilan aux attaques des Malais, les Indiens de Zamboangan sentent plus vivement aussi que dans les autres provinces de l’archipel le manque de cette protection que l’Espagne leur doit, et qu’ils avaient cru s’assurer en aliénant leur liberté ; car, à Zamboangan comme dans toutes les Philippines, les Espagnols ne se sont point imposés par la force de leurs armes victorieuses. En vain ces Indiens sont-ils exempts de tous les impôts, si ce n’est de la capitation : irrités contre les Espagnols, dont ils détestent l’administration politique, dont ils méprisent le caractère, ils attendent avec impatience l’heure qui sonnera leur révolte et leur indépendance.

Deux élémens bien distincts forment la société des Philippines et lui donnent un double aspect. Manille, la capitale, est européenne et espagnole ; Bidondo, Luçon, l’archipel entier, sont encore indiens, et ont conservé les allures vives et gracieuses du caractère indigène, tempérées par la sévérité de l’esprit catholique. Que dire de la société espagnole, société sans grandeur, sans énergie, sans animation, où tout est vanité extérieure et orgueil de caste ? Les hommes qui la composent sont des magistrats dont l’administration est insouciante, injuste, souvent corrompue. La grande, l’unique affaire pour eux, est de s’enrichir. On dirait que cette avidité a imprimé sa trace sur tous les Espagnols qui habitent les Philippines. De tous ceux que nous avons vus pendant un séjour de trois ans dans l’archipel, aucun n’avait cette dignité, cette distinction de manières que donnent à un homme la conscience d’un rand caractère et des idées nobles