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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/345

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réussit ensuite à faire évacuer Manille par les Indiens mêmes qui venaient de chasser les Chinois. Le calme fut ainsi rendu à l’archipel après trois ans de lutte et d’anarchie.

L’administration du chanoine Anda fut l’apogée de la puissance espagnole aux Philippines. Le nouveau gouverneur fit prévaloir un système d’administration et de commerce plus large que celui de ses prédécesseurs. Les Chinois, vaincus, anéantis, avaient perdu toutes leurs espérances ; leur intelligence se dirigea vers les spéculations commerciales, et les relations de l’archipel avec le Céleste Empire devinrent chaque jour plus importantes ; celles que Manille entretenait avec les possessions espagnoles de l’Amérique du Sud furent régularisées, la compagnie des Philippines fut créée ; le mont-de-piété, les oeuvres pies (vaste dépôt de richesses destinées à un pieux usage par les colons), reçurent des statuts favorables aux classes pauvres ; des collèges furent établis pour l’éducation des jeunes créoles, et au dehors Bustos, nommé colonel en récompense de sa brillante conduite pendant le siège de Manille, porta jusqu’à Mindanao et à Sooloo la terreur du nom espagnol.

Malheureusement, après la mort d’Anda, la prospérité des Philippines s’éteignit rapidement. En 1768, les jésuites en avaient été chassés, et leurs vastes domaines étaient restés incultes et déserts. Plus instruits que les autres ordres religieux, d’une conduite plus régulière, les jésuites inspiraient depuis long-temps une sourde jalousie. Ainsi délivrés, les moines, surtout les augustins et les dominicains, recommencèrent leurs intrigues. Bientôt une conspiration militaire s’ourdit à Manille sous leur influence. Leur but était de renvoyer en Espagne le gouverneur, don Guritan de Basco, et de mettre à sa place une de leurs créatures ; mais leur complot fut découvert et réprimé d’une main vigoureuse. Abattu par l’insuccès de cette tentative, le pouvoir des moines fut insuffisant pour empêcher une mesure à laquelle jusqu’à ce jour ils s’étaient opposés de toutes leurs forces. Sous le successeur de don Guritan de Basco, don Jose Maria d’Aguilar, le port de Manille fut ouvert aux étrangers ; mais c’était l’époque où, en Europe, éclatait la révolution française. Pendant la période si agitée que remplirent les guerres de la révolution et de l’empire, les Philippines, isolées du monde entier, entourées de toutes parts de possessions anglaises, virent s’éteindre leur commerce avec la Chine et leurs anciennes relations avec le Nouveau-Monde. Déjà, avec le XVIIIe siècle, expirait la compagnie des Philippines, et 1814 trouva la colonie dans un déplorable état de faiblesse et de dépérissement. A partir de cette année, il est vrai, les Européens accoururent en foule à Manille. On voulait féconder ce sol, vierge encore de toute culture ; on voulait utiliser les précieuses productions de l’archipel. Par malheur, Manille avait traversé une trop longue période de torpeur et d’isolement. Les abus s’étaient multipliés, les moines avaient repris tout leur empire sur les Indiens, et une sanglante catastrophe vint bientôt fortifier encore leur puissance, menacée un moment par l’ascendant des étrangers, dont les vues libérales pouvaient régénérer la colonie. En 1820, le choléra ravageait Manille ; les médecins espagnols avaient presque tous abandonné la ville. Poussés par leur dévouement, Anglais, Français, Américains visitaient les hôpitaux, se pressaient au milieu des Indiens, et prodiguaient à tous et partout les secours d’une ardente charité. Tout à coup des bruits sinistres se répandent sourdement : si un fléau terrible,