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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/344

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firent ce que les armes anglaises n’auraient pu faire. Manille fut prise, et une contribution de guerre de 4 millions de piastres lui fut imposée.

Chargée de riches dépouilles, enrichie déjà, au reste, par la prise de deux galions qui vinrent mouiller sans défiance au milieu de ses navires, la flotte anglaise, inutile désormais, mit à la voile et cingla vers Madras. Les troupes de terre continuèrent seules la campagne. La victoire de Bulacan assura aux Anglais la province de ce nom et celle de Tagala, d’où ils tirèrent leurs subsistances. Leur pouvoir sembla ainsi affermi ; une administration nouvelle fut même organisée. Cependant un homme infatigable, le chanoine Anda, qui avait su, par son éloquence, acquérir sur les Indiens un ascendant redoutable, attendait le moment opportun pour engager de nouveau la lutte. Au fond des provinces, sa voix puissante souleva contre les Anglais, au nom du Christ, les haines les plus terribles, les passions les plus implacables. La mousson du sud-ouest, avec ses pluies continuelles, est la saison fatale aux Européens ; c’est le moment qu’Anda choisit pour tenter de délivrer Manille. Ses prévisions étaient justes : bientôt les maladies décimèrent les troupes européennes ; à peine les Anglais pouvaient-ils, ainsi affaiblis, défendre les remparts de la capitale, où une multitude d’Indiens animés de toute la violence des haines religieuses vint les assiéger. Déjà vaincus par la maladie, ils allaient être forcés de se rendre à un ennemi supérieur et nombreux, lorsqu’une frégate anglaise vint sauver l’honneur des armes britanniques et protéger ces malheureux soldats contre la furie d’une milice barbare qu’Anda lui-même eût été inhabile à maîtriser. La guerre avait cessé entre l’Espagne et l’Angleterre, les Philippines étaient restituées à leurs anciens possesseurs. La frégate dont l’arrivée imprévue sauvait les troupes anglaises apportait la nouvelle de la paix et venait hâter l’exécution du traité (1764).

Manille ainsi délivrée, Anda, son libérateur, fut proclamé gouverneur-général. Une œuvre immense appelait toute son attention et réclamait toute son énergie. Rétablir l’ordre dans l’archipel, rendre le calme à la colonie, éloigner de la capitale cette multitude d’Indiens que la corruption d’une grande ville, que la licence des camps entraînaient chaque jour à des excès de tout genre, et parmi lesquels fermentaient déjà la discorde et la désunion sous l’influence d’antiques rivalités, renvoyer les Indiens dans leurs villages, effacer parmi eux toute trace du mépris que leur avaient inspiré pour les Espagnols les victoires des Anglais, faire oublier la faiblesse du dernier archevêque, éteindre les idées de révolte et d’indépendance qui se glissaient partout dans Luçon, punir les Chinois révoltés, telle était la tâche immense du nouveau gouverneur, telle était l’œuvre à accomplir, tâche qu’il accepta avec courage, œuvre qu’il accomplit avec autant d’audace que de bonheur.

Parmi les ennemis de la domination espagnole, les Indiens étaient les plus nombreux et les plus redoutables ; ils avaient organisé un gouvernement à Cagayan, et l’un d’eux, Silaung, venait d’être élu roi de Luçon. Anda envoya dans les provinces ses moines et ses prêtres, tout-puissans sur l’esprit des populations, et Silaung fut égorgé par ceux-là même qui l’avaient proclamé roi. Les Chinois s’étaient réunis dans le faubourg de Nava ; l’intrépide gouverneur guida lui-même cette multitude d’Indiens, qui remplissaient Manille de bruit et de désordre, et les Chinois, entourés, vaincus, furent massacrés sans pitié. Anda