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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/339

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peuples, venant de directions opposées, semblent s’être arrêtés au milieu de l’archipel, et s’être établis tout d’abord sur les îles qui, les premières, s’ouvraient devant eux. Si l’on adopte une telle supposition, le croisement des deux races serait plutôt un effet du voisinage que le résultat de la conquête.

De hautes montagnes couvertes de forêts vierges aussi anciennes que le monde, des côtes abruptes coupées perpendiculairement, un sol violemment tourmenté, plein de laves, de cendres, de scories et de basalte, des volcans sans cesse en travail dont les cratères noircis dominent les cimes les plus élevées, tel est l’aspect général de l’archipel, telle est sa constitution physique. Débris d’une terre antique, l’une des premières constituées dans la formation du globe, les Philippines touchent à Bornéo et semblent se rattacher à la Chine par une suite de groupes secondaires. Ne peut-on point conjecturer que ces groupes et les terres immenses du grand archipel d’Asie étaient jadis réunis au continent ? Quoi qu’il en soit, la nature géologique des terrains qui forment les Philippines, les éruptions des nombreux volcans dont l’action souterraine soulève le sol de l’archipel à de grandes profondeurs, se combinant avec l’humidité qu’entretiennent près des côtes le voisinage de l’océan, à l’intérieur les hautes montagnes et les forêts impénétrables, toutes ces causes réunies produisent aux Philippines une fertilité sans rivale dans le monde entier. Sous les pas de l’indolent créole, du paresseux Indien, le riz, le sucre, le café, l’indigo, le coton, le tabac, le cacao, le balisier, toutes les plantes de l’Asie, toutes les graines de l’Europe, les épices transportées naguère des Moluques, croissent presque sans soin, sans culture, dans des plaines naturellement arrosées par les torrens des montagnes et par les grands fleuves qui s’échappent des lacs intérieurs. Dans les forêts, sur les pentes rapides des montagnes et jusque sur leurs sommets, les arbres les plus précieux atteignent des proportions gigantesques. Le sandana, le sanete, l’evano, dont les riches couleurs luttent d’éclat avec celles de l’ébénier et du citronnier, mêlent leurs branches avec celles de l’ypil, de l’yacal, du cèdre, du balavan, non moins propres aux constructions que les chênes et les sapins de l’Europe septentrionale.

A ces productions si variées d’une nature unique viennent se joindre encore d’autres productions auxquelles le hasard donne seul du prix, mais un prix immense. Les nids d’hirondelles salanganes, les tripans, les holoturies, ces mets bizarres que les Chinois paient au poids de l’or, abondent sur les côtes des Philippines. Enfin de riches mines d’or, de cuivre argentifère, de fer et de houille, que les Espagnols laissent inexploitées, existent dans l’archipel. Les filons en ont été reconnus, et telle en est l’importance, que chaque année, du lavage des rivières de Luçon, quelques Indiens, par des procédés grossiers, retirent pour plus d’un million de francs de parcelles de ces métaux précieux.

Malgré les richesses de cet archipel, que sa position au cœur de l’Asie orientale met en contact avec les peuples les plus commerçans, les plus actifs des deux mondes, tout se meurt aux Philippines, commerce, industrie, agriculture. Le café, le sucre de ces îles, égalent le café et le sucre des Antilles, de Bourbon et de l’Inde ; leurs bois de construction surpassent ceux des contrées septentrionales de l’Europe : leurs bois de teinture et de luxe, le coton fin et soyeux, l’indigo qui y abondent, rivalisent avec les productions similaires de l’Amérique, et alors qu’une seule de ces richesses naturelles fait l’importance de pays moins heureusement