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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/328

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alors on comprend trop bien, l’on se désole de n’être admis au service de la patrie qu’à la condition de passer sous les fourches caudines de la fameuse brochure. Qu’est-ce, au pied de la lettre, que « l’instrument du travail assuré à tous ? » Qu’est-ce que « l’association volontaire substituée aux impulsions désordonnées de l’égoïsme, » et sera-t-elle encore volontaire, si l’égoïsme n’y entre pas volontairement ? Ce sont les commissaires de M. Ledru-Rollin qui sont chargés de répondre à ces questions délicates ; ils ont pour cela 40 francs par jour, ils se mettent à quatre, et, si par hasard on les serre de trop près, ils s’écrient avec la circulaire que « le temps des ruses et des fictions étant passé, se sentant assez forts pour être vrais, ils prétendent parler haut et ferme et conquérir des partisans. » Le mot nous plait : c’est là ce qui s’appelle « répandre la lumière à flots, » ou bien encore « faire briller dans son éclat majestueux la noble et grande figure de la république ; » c’est là « de l’enseignement viril. »

La virilité de cet enseignement ne lui a pas gagné beaucoup de prosélytes. Nous voulons bien que le gouvernement, dans la précipitation de ses choix, n’ait pas toujours pu avoir la main très heureuse ; il aurait dû pourtant ne pas révoquer ceux de ses agens qui tempéraient le plus sagement les difficultés de leur mission par les qualités de leur esprit ou de leur caractère ; il aurait dû ne pas jeter si fort à l’aventure sur les provinces cette nuée de délégués qui n’y ont certainement pas fait goûter le nouvel ordre de choses. Et comment la république ne souffrirait-elle pas, pour ainsi dire, de la révolution, quand le premier axiome de ceux qui viennent la proclamer, leur mot de ralliement, leur cri de victoire, c’est que le droit révolutionnaire couvre ou détruit tous les droits. Prenons-y garde : c’est sans doute une notion précieuse à cultiver dans la pensée d’un peuple libre que la notion du pouvoir constituant ; mais il ne faut pas qu’elle efface jusqu’au dernier vestige le respect du pouvoir constitué. Loin de s’affermir sur les bases même de la conscience publique, toute autorité serait bientôt alors en ruine, parce que la conscience, dans un perpétuel ébranlement, ne saurait plus distinguer ce qui est défendu de ce qui est permis, et tiendrait ses plus soudains caprices pour une loi suffisante.

Nous vivons plus ou moins depuis soixante ans sous une succession de régimes révolutionnaires ; nous voudrions voir venir enfin un régime de droit. Si la république tient à nous le donner, elle n’y réussira pas en prenant toujours pour raison exclusive de ses actes la maxime despotique : Salus populi suprema lex. Le peuple sera toujours tenté de croire que faire son salut, c’est faire sa volonté Les démonstrations qui, dans ces derniers jours, ont troublé quelque peu, non pas la tranquillité, mais le calme régulier de Paris, n’étaient qu’un jeu bruyant de cette volonté populaire ; les démonstrations plus sérieuses qui ont arraché de force les quittances des loyers étaient un jeu lucratif ; les démonstrations oratoires qui ont jusqu’ici interdit aux troupes le séjour de Paris, et par cette exigence éloigné, dit-on, du ministère le général Cavaignac, qui ne voulait point la subir, les déclamations des clubs contre l’armée, sont une fantaisie réfléchie de cette souveraineté qui se croit sans appel, parce qu’elle est sans règle. Toutes les fois que le gouvernement exaltera trop dans ses paroles le droit suprême de la révolution, il encouragera dans la foule le suprême mépris des libertés particulières, il atténuera l’idée de la puissance publique.