Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/311

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


passer ! Laissez passer quoi ? Ce qui est bon et juste sans doute, car pour ce qui est injuste et mauvais !…

J’ai cité à peu près toutes les utopies qui ont une valeur philosophique, utilitairisme, fouriérisme, saint-simonisme, réhabilitation de la matière sous toutes les formes imaginables. Quant à celles qui nous occupent à cette heure, qui s’exposent sous nos yeux, qui sont au pouvoir et divaguent néanmoins, en vérité est-ce la peine d’en parler ? Voici un homme de talent qui demande l’égalité des salaires sans différence aucune en faveur de l’activité, du talent et de la perfection. Est-ce que nous ne sommes pas tous frères ? est-ce que tu n’es pas homme au même titre que moi ? est-ce que je n’ai pas aussi des nerfs, un palais et un ventre ? Tu es un homme, je suis un homme, nous sommes des hommes ; nous conjuguerions le verbe dans tous les temps et dans tous les modes imaginables, qu’il serait impossible à ce titre de découvrir aucune différence entre nous. O perfection évangélique ! ton règne va venir et le millenium approche. Tu vaux mieux que moi, donc tu dois davantage ; tu es plus actif, donc travaille pour moi. Est-ce que l’Évangile ne fait pas appel à la bonne volonté de tous ? Les aristocraties sont détruites : pourquoi donc ferais-tu partie de l’aristocratie dite de l’intelligence ? Nous trouvons moyen de l’atteindre, afin qu’il n’y ait plus de hiérarchie, affreux mot grec qui, bien compris, signifie ordre, rang, échelle sociale. — Frère, tu es un aristocrate, tu travailles moins et plus mal que moi, et cependant tu reçois le même salaire, donc je te suis inférieur en fait, ma dépense plus grande de force, d’activité et de talent restant sans rémunération. Mais, si je te suis inférieur en fait, il faudrait cependant qu’en droit tu me fusses supérieur. O mon pauvre frère abusé ! est-ce que tu ne vois pas qu’il y a dans ce monde une loi d’équilibre et de compensation qui seule maintient l’égalité, et que, par conséquent, tout travailleur est digne d’un salaire égal à son mérite ? Malheureusement, cette doctrine est peu appréciée de ceux auxquels elle s’adresse. Ne pensez-vous pas que c’eût été un beau spectacle que de voir la paresse, la bêtise et l’ignorance venant réclamer leurs droits ; un spectacle récréatif et surtout instructif pour les âges futurs ? — L’égalité des salaires, reprend quelqu’un tout à côté, sans doute, mon frère, et de tout mon cœur ; cependant, si j’ai l’appétit plus fort et les sens plus développés que toi, comment ferai-je, consommant davantage et ne recevant que le même salaire ? Proposons donc la répartition, non d’après le principe d’égalité absolue, mais d’après le besoin. Mais comment établirons-nous cette base du besoin ? car il est des besoins de plus d’une espèce. Alors proposons que, dans chaque arrondissement, un registre sera ouvert, où chacun viendra inscrire la nature de ses besoins. Le recensement étant opéré, il sera formé des catégories, et, d’après ces catégories, la société se trouvera établie sur une hiérarchie de besoins.

Voici à peu près le bilan des utopies. Moins les deux dernières qui comptent simplement au nombre des bizarreries économiques, je demande si toutes les autres, qui comptent et ont droit de compter au rang des philosophies, ne peuvent pas se résumer ainsi : le luxe est une chose agréable, le plaisir est une chose agréable ; donc répandons le luxe et recommandons le plaisir. Notre siècle est sensuel, mais de plus il est hypocrite. Nous avons jeté sur nos voluptés et sur nos besoins matériels, devenus plus nombreux et plus pressans à