Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/297

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui les attend, quand un canot, dirigé par des hommes rudes et sans pitié, leur barre subitement le passage. Plus d’espoir ! Les femmes se tordent les bras, les vieillards se résignent avec stupeur. Un jeune homme s’est élancé à l’avant de la barque, un poignard à la main, décidé à frapper ses adversaires, à périr ou à passer. Il combat corps à corps avec un des républicains. Cette lutte du désespoir au milieu d’une mer en fureur est énergiquement exprimée. On regrette seulement que le jeune émigrant soit entièrement vu de dos. L’exécution ne manque pas de vigueur ; le coloris a de la force et de l’harmonie, mais peut-être les teintes grises sont-elles par trop dominantes ; d’assez nombreuses incorrections trahissent, du reste, l’inexpérience de l’artiste, qui s’amendera, j’en suis certain.

M. Charles-Louis Muller a, lui, beaucoup trop de pratique. Il connaît toutes les ressources de la palette, toutes les séductions du clair-obscur. On peut lui reprocher de pousser l’effet jusqu’au contraste et l’éclat du coloris jusqu’au chatoiement. Toujours est-il qu’avant tout, sa peinture réjouit l’œil. L’esprit est moins satisfait de sa manière de comprendre un sujet. M. Muller aime la peinture pour elle-même, comme certains poètes n’aiment la poésie que pour le rhythme, s’inquiétant peu du choix du sujet et de la manière de le traiter, pourvu qu’ils trouvent dans ce sujet un prétexte à l’harmonie. Il ne diffère de ces poètes que par l’instrument : ils chantent, lui peint. Sa Folie de Haïdée est donc peu compréhensible. La tête de la jeune femme est pleine d’égarement et de désespoir ; mais que lui veut ce vieillard ? Que signifient ces groupes du second plan ? Ne prenons cette composition que pour ce qu’elle est : pour un morceau de peinture d’une solidité et d’un éclat peu communs.

Le Charles-Quint de M. Ziegler est digne, par la vigueur de l’exécution, des brillans débuts de cet artiste. Ce prince, en costume monacal, tout en préparant ses funérailles, considère un médaillon où il est représenté en costume impérial. Il y avait dans le choix du sujet une intention philosophique que l’artiste n’a que très imparfaitement exprimée ; cela tient à la dimension beaucoup trop restreinte de sa toile et au peu d’importance donnée à la face du personnage. Il ne faut voir dans cette composition qu’une étude sévère dans le goût de Zurbaran.

M. Eugène Delacroix a été dans son temps un des plus intrépides chercheurs ; lui du moins a trouvé, mais ne s’en tient-il pas trop souvent à ses premières rencontres ? Quoi qu’il en soit, c’est l’artiste courageux par excellence. Aucune critique, aucun échec, aucune injustice, ne le rebutent, et sa persévérance est d’autant plus méritoire qu’elle est raisonnée. La Mort de Lara est une de ces esquisses vigoureuses et senties comme cet artiste sait les faire. L’expression n’est peut-être qu’indiquée, mais l’indication est d’une telle justesse que l’imagination