Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/295

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


offrent un calque de vases antiques de la précision la plus discordante. La vérité, en peinture, ne consiste pas seulement à reproduire rigoureusement chaque accessoire, mais à les représenter dans leurs rapports exacts avec les objets qui les environnent et le sujet principal, en un mot, à les subordonner à l’ensemble de la composition ; c’est là une des premières conditions de l’art ; y manquer, c’est vouloir le ramener à son enfance ; autant vaudrait supprimer la perspective linéaire. Nous savons parfaitement que, si M. Gérôme oublie cette condition, c’est de propos délibéré, et qu’il pèche volontairement ; mais, quand on est doué d’un mérite supérieur, qu’on possède de si heureuses qualités, et que, pour réussir, on n’a qu’à vouloir rester naturel, toute cette puérile affectation d’archaïsme, toutes ces imperfections calculées ne sont que plus condamnables.

La Sainte Famille du même auteur doit-elle être considérée comme une œuvre sérieuse ou comme une sorte de fantaisie dans le goût des maîtres flamands du XVIe siècle ou des maîtres allemands contemporains ? M. Gérôme s’est évidemment inspiré de la Belle Jardinière de Raphaël en composant sa Sainte Famille ; mais, comme l’inspiration naïve et personnelle et le grand style du peintre d’Urbin lui ont manqué, il est arrivé à une sorte de style complexe et quelque peu maniéré qui rappelle, aux trivialités près, les imitations allemandes des chefs-d’œuvre de l’art italien. Quelques parties de sa composition, mais particulièrement la tête de la Vierge et les mains, sont traitées avec une liberté et, nous dirons plus, avec un sans-gêne qui n’est pas ordinaire à M. Gérôme, et qui laisserait croire que l’artiste s’est lassé promptement de cette œuvre sans originalité ; les yeux ne sont ni dessinés ni peints, ils ne sont que sommairement indiqués comme dans certaines miniatures chinoises. Le portrait en pied d’un élève de l’école polytechnique que M. Gérôme a exposé sous le n° 1934 est traité avec plus de rigueur ; mais quel complet sacrifice de la part du peintre des plus séduisantes conditions de son art ! comment peut-on de gaieté de cœur renoncer ainsi à la lumière, au relief, à la vie ?

M. Alphonse Isambert est un élève ou un imitateur de M. Gérôme. Les deux tableaux qu’il a exposés, les Joueurs d’osselets et les Pipeaux, semblent avoir été composés dans l’atelier du peintre d’Anacréon ; malheureusement, comme dans toute imitation trop fervente, M. Isambert exagère encore le style de M. Gérôme, comme M. Gérôme avait exagéré celui de M. Ingres. Dans les Joueurs d’osselets, la naïveté des poses tourne à la gaucherie affectée, et le coloris passe du bis brun au gris terreux. Tous ces personnages n’ont jamais eu une goutte de sang dans les veines, et rien n’indique qu’il y ait des os et des muscles sous cette peau. Ce n’est plus de la véritable peinture, c’est une copie du vase étrusque, une sorte d’application de la silhouette à la peinture historique ou