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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/285

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méritons pas d’avoir des femmes et des enfans, puisque nous ne savons pas les mettre à. l’abri.

— Il faut défendre le village ! répétèrent plusieurs voix.

— Défendons ! répéta Musseau avec une sombre indifférence ; mais qu’on nous dise seulement où nous devons aller.

— Au clocher ! cria Maurice ; dans le clocher nous pouvons résister à une armée.

A ces mots, il y court avec seize compagnons. Dix de leurs femmes et de leurs sœurs voulurent les suivre ; Marie-Jeanne était à leur tête. L’abbé Blanvillain, prêtre assermenté qui avait depuis rétracté son serment, se joignit à eux. Des munitions et des vivres, rassemblés à la hâte, furent portés dans la tour.

Celle-ci s’élevait seule au milieu de débris noircis par les flammes. La flèche dont elle était couronnée, l’église qu’elle dominait, tout avait été incendié quelque temps auparavant ; l’escalier même était détruit. Il fallut des échelles pour atteindre l’ouverture qui perçait la voûte et arriver au réduit où les cloches se balançaient autrefois. Ragueneau ferma cette brèche avec des poutrelles ; il construisit un échafaudage à la hauteur des meurtrières de la tour, et plaça un combattant près de chaque ouverture. Les femmes restèrent derrière pour charger les fusils.

Lorsque les bleus arrivèrent, tout était prêt, et le premier officier qui parut fut abattu par Maurice. L’attaque commença aussitôt, mais les balles des républicains ne pouvaient atteindre les défenseurs du clocher, dont, au contraire, tous les coups portaient. Ragueneau, debout à une des ouvertures, reprochait aux assaillans, l’une après l’autre, leurs sanglantes expéditions. A chaque coup tiré par lui, il criait :

— Voilà pour les quatorze femmes fusillées par le général Grignan ! Voilà pour les enfans égorgés à la Beltière ! Voilà pour les maisons brûlées au Plessis, à Saint-Ambroise, au Cormier, aux Bretèches, à la Vérouillère !

Et à chaque reproche on voyait tomber un soldat ; le cimetière fut bientôt couvert de morts. Les républicains, découragés, suspendirent le feu, reculèrent, et il y eut une pause.

Lorsque la fumée qui remplissait le clocher fut dissipée, les Vendéens purent se compter ; aucun d’eux n’était blessé. Les femmes échangèrent un regard d’espérance inquiète.

— Voilà les bleus qui s’éloignent, dit le chasseur de Stofflet.

— Ils abandonnent leurs morts, ajouta un paysan.

— Dieu est avec nous ! s’écria l’abbé Blanvillain.

Musseau contemplait sa relique d’un air morne.

— L’auréole est rouge, l’auréole est rouge ! murmurait-il tout bas.