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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/283

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à un évanouissement ; mais tous les soins donnés à la jeune fille restèrent sans résultat. Enfin, le médecin de la famille, secrètement appelé, arriva et déclara qu’elle était morte empoisonnée.

Le désespoir d’Eulalie, en attirant d’abord toute l’attention et toutes les sympathies, empêcha de prendre garde à celui de Maurice. Frappé par ce coup inattendu, il lui sembla que quelque chose se brisait en lui. La douleur fut d’abord si cruelle, qu’il se sentit chanceler et qu’il s’appuya au mur les mains jointes. Cependant il conserva assez la conscience de lui-même pour ne faire aucune démonstration, pour ne pousser aucun cri. Au plus profond du désespoir, l’homme perd rarement son orgueil, et l’impossibilité de traduire dignement sa douleur lui en fait réprimer l’expression. Debout vis-à-vis du canapé sur lequel reposait la morte, le sonneur de cloches ne fit entendre ni regrets, ni plaintes. Qu’aurait-il su dire qui pût rendre ce qu’il sentait ? Une larme retenue glissa à peine, malgré lui, sur sa joue brunie ; encore fut-elle aussitôt séchée. Un flot de sang monta tout à coup à son visage pâli, ses yeux humides étincelèrent. L’idée de la vengeance venait de traverser sa douleur et de lui donner, pour ainsi dire, une issue. Il s’élança hors du salon, courut au fourgon, détela un des chevaux, et, lui enfonçant au flanc son éperon, il reprit au galop le chemin de Nozay ; mais, lorsqu’il arriva au cabaret, il n’y trouva plus que la vieille femme : La Rose avait disparu.

Pendant huit jours, Maurice chercha partout La Rose au risque d’être lui-même découvert. Ses recherches furent inutiles ; selon toute apparence, l’ancien valet avait quitté le pays. Forcé de renoncer à cette dernière espérance, le sonneur de cloches regagna Chanzeaux. Ces huit derniers jours l’avaient tellement changé, que Marie-Jeanne eut peine à le reconnaître ; en le voyant, elle joignit les mains et s’écria :

— Il est arrivé malheur à la demoiselle

Ragueneau fit de la tête un signe affirmatif et s’assit au foyer ; l’explication entre le frère et la sœur n’alla jamais plus loin. Ce fut indirectement et par hasard que la jeune fille apprit, quelques mois après, la mort de Céleste et celle de Mme Boguais, qui venait de succomber en prison.

A partir de ce moment, l’humeur de Maurice s’altéra ; chaque jour, plus taciturne, plus farouche, il ne sembla prendre part à la vie que par la haine. Il se mit à chasser aux bleus comme les Tyroliens chassent au chamois, sans calcul, sans relâche, avec le fol emportement d’une passion que l’exercice grandit. Forcé de quitter Chanzeaux, où une municipalité républicaine s’était établie, il errait de commune en commune, recueillant de loin en loin quelques anciens compagnons, avec lesquels il attaquait les cantonnemens. Quand personne ne se joignait