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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/28

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braves un prix raisonnable de leurs cartouches, mais je suis prêt à réparer ma faute.

Un hourra de joie poussé par toute la troupe du lieutenant indiqua que l’orateur regagnait une partie du terrain qu’il avait perdu.

— Le colonel ne raisonne pas mal, ce me semble, dis-je à don Blas.

— Ce sont, il est vrai, d’assez solides raisons, reprit-il en homme qui se sentait presque convaincu, mais le devoir ordonne que je ne considère en lui qu’un ennemi.

Les choses paraissaient néanmoins s’acheminer vers une conclusion toute pacifique, quand le colonel ajouta

— Il est donc convenu que vous ne tirerez plus sur moi. D’ailleurs, que gagnerait votre capitaine à me tuer ? Il ne me doit plus un réal.

Ce malencontreux argument, qui rappelait au lieutenant que le colonel l’avait tenu en gage pour une dette de quelques piastres, ranima toute sa rancune, et don Blas s’écria de nouveau en brandissant son épée : — Mort aux ennemis de la patrie ! feu sur les traîtres !

Ses hommes accueillirent avec stupeur une conclusion si imprévue : mais à la fin force leur fut d’obéir, et les deux partis commencèrent à se fusiller avec autant d’acharnement que d’insuccès. Les balles passaient au-dessus de ma tête en déchirant l’air avec des sifflemens aigus semblables à ceux du fer rouge qui s’éteint dans l’eau. Consciencieusement blotti dans l’angle du mur, j’observais la contenance de don Blas, et je dois dire qu’elle me paraissait assez satisfaisante, lorsqu’une nouvelle décharge se fit entendre ; le lieutenant tomba. J’allais m’élancer sur lui, l’asistente me prévint. Don Blas, étendu tout de son long, ne donnait aucun signe de vie. Je vis Juanito écarter impérieusement quelques soldats, et j’admirais déjà ce fidèle serviteur jaloux de prodiguer seul ses soins à son maître, quand, à ma grande surprise, il fouilla dans les poches de l’uniforme du lieutenant, et, retirant à la fin ses mains vides, s’écria d’un air désappointé :

— Rien ! pas un réal ! Étonnez-vous donc qu’on soit si mal commandé par des officiers qui n’ont pas un réal dans leur poche ; encore si celui-là avait un pantalon de cavalerie !

Après cette oraison funèbre, l’homme dévoué détacha l’épaulette d’or du lieutenant avec un flegme parfait, et se l’adjugea en guise de consolation. Don Blas soupira faiblement, rouvrit les yeux et pria qu’on le transportât loin du champ de bataille. Ses ordres furent accomplis, et quatre hommes le chargèrent sur leurs bras. Je voulus l’accompagner pour le faire déposer sur mon lit jusqu’au moment où les premiers soins pourraient lui être donnés, mais il s’y opposa fortement ; j’insistai néanmoins et je le fis transporter dans ma chambre.

— Ce ne sera rien, me dit don Blas ; les balles ne tuent pas un vieux soldat comme moi ; remontez là-haut et continuez d’observer l’action,