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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/276

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— Je la connais, dit Maurice.

— Et il m’a semblé que tu désirais la voir sauvée ?

— Oui.

— Alors, pas un mot d’elle, malheureux

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’elle se cache, et que prononcer son nom maintenant, c’est la rappeler aux bourreaux.

— Ainsi elle est en sûreté… grace à vous, sans doute ? Votre nom, monsieur ?

— Viens, tu le sauras.

Pendant cette courte explication, les derniers prisonniers avaient quitté le couvent, dont les portes s’étaient refermées. L’inconnu conduisit Maurice au logement qu’il occupait sur la grande place du Mans, et, ôtant le manteau qui l’enveloppait, dès qu’ils se trouvèrent seuls, il montra aux regards étonnés du paysan l’uniforme de commissaire ordonnateur.

Tel était, en effet, le titre de M. de Fromental. Favorable à la révolution, comme beaucoup d’autres gentilshommes, tant qu’elle avait seulement empiété sur les prérogatives du roi et des parlemens, il s’était effrayé en la voyant passer outre et avait pris rang dans cette garde constitutionnelle spécialement créée pour détruire la constitution. Chassé de Paris le 10 août, il ne put échapper aux listes de suspects qu’en sollicitant du service dans les armées de la république. Il avait été envoyé au Mans après la grande déroute des Vendéens, et, décidé à remplir ses devoirs en homme d’honneur, il s’efforçait de rétablir un peu d’ordre dans le chaos que l’on appelait alors l’administration militaire. C’était à l’accomplissement de ces devoirs qu’il devait la connaissance des protégées de Maurice. Ses fonctions l’obligeaient à veiller aux besoins des prisonniers ; il remarqua parmi eux, dès sa première visite, Mlle Eulalie Boguais. Frappé d’abord de sa singulière beauté, il fut encore plus touché de sa dangereuse position. Les cœurs haut placés ne résistent guère aux entraînemens d’un amour qui s’embellit de périls à braver. Conquérir par quelque grand dévouement la femme choisie est toujours le premier rêve des sérieux courages. M. de Fromental avait fait ce rêve et ne pouvait laisser échapper l’occasion de le réaliser. Averti le matin de l’exécution en masse des prisonniers, il avait à prix d’argent assuré à la famille Boguais la protection du geôlier, qui la conduisit dès le coucher du soleil au fond d’un réduit dont il connaissait seul l’entrée. Les quatre femmes restèrent là cœur contre cœur, les bras enlacés, sans parole, sans pensée et presque évanouies. A chaque décharge, le groupe entier tressaillait et se resserrait dans une étreinte suprême. La nuit s’écoula ainsi ; enfin, lorsque les premières lueurs du matin pénétrèrent dans leur cachot, la mère et les filles