Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/270

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pinsons dans les aubépines, et que plus tard, à la fête du village, elle l’avait un jour choisi comme danseur. Ramenée à ces heureux souvenirs, la jeune fille le reconnut et sentit se dissiper un reste d’inquiétude. Au doute succéda une foi complète, car tel est le privilège des jeunes ames, la joie et la confiance y sont toujours en boutons, et, au moindre rayon de soleil, toutes deux s’épanouissent.

Dès que Mlle Boguais se sentit en sûreté, elle se laissa aller à l’espèce de langueur qui suit toute crise. Couchée près du feu allumé par Ragueneau et enveloppée dans son manteau, elle l’écouta parler jusqu’à ce que, calmée par ces souvenirs d’enfance, elle se fut endormie. Maurice respecta son sommeil. Assis sur un des murs abattus de la cabane, il resta là, les bras croisés sur son fusil, regardant la jeune fille avec une sorte d’admiration. Sans être belle, Céleste avait le charme de la faiblesse qui s’avoue et demande protection. Petite, frêle, un peu pâle, elle inspirait, dès le premier coup d’œil, un intérêt attendri qu’augmentait sa voix naturellement voilée. Puis elle avait reçu du ciel cette grace contagieuse qui, se communiquant de nous à toute chose, donne une distinction au mouvement le plus vulgaire et une élégance aux haillons. On cherchait en vain ce qui plaisait chez elle ; ce n’était rien et c’était tout. Nul ne devait sentir mieux que Maurice ce mystérieux attrait. Nature mobile et amoureuse de contrastes, il ne sortait des délires de la bataille que pour tomber dans les nonchalantes méditations. Abandonné, pour ainsi dire, par Mlle Boguais au milieu de cette revue de sa jeunesse, il la continua seul, laissant l’image de la jeune fille se mêler par instans à celles de sa mère et de Marie-Jeanne.

Lorsque la jeune fille se réveilla le lendemain aux premières lueurs du jour, elle aperçut Ragueneau occupé à brider son cheval. Une barque venait heureusement d’accoster et allait les conduire sur l’autre bord. Comme ils quittaient l’île, la brume commença à se lever, et ils aperçurent, sur la rive droite, les premiers détachemens républicains, qui occupaient déjà leur campement de la veille. En arrivant à Varades, ils trouvèrent la ville abandonnée ; l’armée vendéenne marchait sur Ancenis. Ils l’aperçurent bientôt se déroulant plus loin que le regard ne pouvait atteindre. Elle couvrait un espace de quatre lieues. Dix mille combattans d’élite se tenaient à l’arrière-garde. Devant eux marchaient les familles fugitives, divisées par paroisses et conduites par leurs curés ; puis venaient les canons avec trente mille paysans armés. La cavalerie allait en avant.

Il fallut un jour entier à Ragueneau pour se faire un chemin à travers cette multitude ; enfin, vers le soir, il aperçut la bannière de Chanteaux, et reconnut, parmi ceux qui l’entouraient, la famille de Mlle Boguais. Outre sa mère et ses deux soeurs, il y avait là son plus jeune frère, Camille, enfant de onze ans, perdu comme Céleste dans la mêlée,