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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/260

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cachait au dedans tout ce que lui mettait au dehors ; ame ardente aussi mobile surtout, mais accoutumée à envelopper ses fantaisies de cette réserve que les femmes apprennent seules quand on ne la leur enseigne pas. Tous deux, le frère et la sœur, venaient évidemment de la même source, mais l’un était torrent, tandis que l’autre s’était fait ruisseau. Entre Marie-Jeanne et Maurice, l’intimité s’était donc établie par la ressemblance. Non qu’ils se fussent jamais expliqués, la parole leur eût manqué pour cela ; aucun d’eux n’avait la science d’analyse qui nous apprend à jeter la sonde dans les abîmes de notre ame, mais la parité des natures les avait révélés l’un à l’autre, et, ne pouvant se comprendre, ils s’étaient sentis. Leur amitié était silencieuse, quoique profonde ; ils n’en parlaient jamais, ils y pensaient à peine ; les événemens devaient seuls en prouver l’étendue aux autres et à eux-mêmes.

Le 15 mars, à la pointe du jour, les gars de Chanzeaux rejoignirent Cathelineau et Stofflet ; les bandes réunies formaient environ six cents hommes armés de fusils de chasse, de fourches ou de faux emmanchées à l’envers, arme terrible que l’insurrection polonaise devait rendre célèbre plus tard. Cholet était défendu par un bataillon républicain et par du canon. On attaqua sans ordre, mais avec l’impétuosité aveugle que donne l’enthousiasme encouragé par l’inexpérience. Pendant une heure, la lutte fut un chaos ; la fumée et le bruit enveloppaient tout. Enfin le silence se fit, le nuage de poudre tomba, les révoltés purent regarder autour d’eux. Leurs ennemis étaient morts, blessés ou en fuite, et, à quelques pas des canons encore fumans, une jeune fille, Marie-Jeanne, se tenait à genoux les mains jointes. Venue à la suite de son frère, elle avait assisté à la bataille, comme Moïse, en priant pour les siens.

Sa présence inattendue dans un pareil moment et dans un pareil lieu frappa l’imagination des paysans ; quelques voix répétaient déjà que c’était elle qui avait obtenu de Dieu la victoire, quand Musseau remarqua une coulevrine dont la gueule était tournée vers la route par la quelle ils venaient d’attaquer, et qui avait refusé de faire feu. A cette découverte, des cris d’admiration retentirent de toutes parts ; on ne douta plus du miracle. La jeune fille fut amenée près du bronze richement sculpté, ou la força à s’y asseoir, les vainqueurs s’attelèrent à la pièce merveilleuse et reprirent en triomphe le chemin du village.

La nouvelle de l’avantage remporté par les insurgés s’était bientôt propagée ; on accourait par tous les sentiers pour voir les deux Marie-Jeanne, car le nom de la jeune fille avait été donné à la coulevrine. Les vieillards se découvraient à leur passage, les enfans semaient la route d’herbes odoriférantes, comme aux processions du saint-sacrement, et les femmes se dépouillaient de leurs rubans pour en orner le canon. Quelques dames nobles qui vinrent, attirées par la curiosité,