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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/252

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qu’ils ont reconquis leurs titres pour qu’ils puissent distinguer entre les fonctions diverses de la société. Voyant que le pouvoir dans l’état relève de l’élection, ils ont cru que l’élection devait être le principe générateur de toute force active. Des hommes qui ont entendu dire qu’il convenait d’élire leurs juges ne se livrent pas assurément à un paradoxe beaucoup plus étrange, en supposant qu’il leur appartient d’élire leurs chefs d’atelier.

Le pouvoir doit venir d’en bas, lorsqu’il implique un mandat ; il doit émaner d’en haut, quand il suppose la capacité et la responsabilité. Le peuple choisit ses représentans, et la garde nationale élit ses chefs, parce que les représentans du peuple et les chefs de la garde nationale sont, avant tout, les dépositaires de sa confiance et les garans de sa liberté ; mais l’armée n’élit pas ses généraux, ni les bataillons industriels leurs officiers, parce que la multitude n’est jamais assez éclairée pour désigner les plus capables de la conduire. Il faut être supérieur à celui que l’on choisit pour faire un bon choix. J’ajoute que le travail des ateliers exige une forte discipline : un chef que ses subordonnés pourraient faire et défaire ne prendrait qu’avec peine l’autorité nécessaire au commandement. Si les ouvriers nommaient les contre-maîtres, les contre-maîtres les ingénieurs, et les employés les administrateurs, le pouvoir changerait de mains toutes les semaines. Dans un atelier, on ne pourrait pas répondre de la direction à donner aux travaux. Sur un chemin de fer, on n’obtiendrait ni la régularité, ni la célérité, ni la sûreté du service ; la vie des voyageurs serait à chaque instant en péril. Dans la hiérarchie industrielle, l’élection c’est le désordre.

Parmi les articles de ce programme que les ouvriers imposent à la société, nous rencontrons en dernier lieu le partage des bénéfices. Voici la formule qui traduit ces prétentions avec le plus d’exactitude et de simplicité. Je l’emprunte à une affiche qui est signée par M. Olinde Rodrigues.


« Désormais, dans toute entreprise industrielle, tous les travailleurs, ouvriers, contre-maîtres, employés ; ingénieurs, directeurs et gérans, seront associés avec les actionnaires en raison du travail des uns et du capital des autres.

« Les bénéfices restant disponibles après le paiement des salaires des travailleurs et après celui des dividendes du capital pour intérêt et amortissement seront répartis entre tous, selon le chiffre du salaire et du dividende de chacun. »

Je ne repousse pas absolument cette combinaison. En 1831, pour mettre quelque chose de pratique à côté des visions des saint-simoniens, je la proposai moi-même [1]. Je l’ai reproduite depuis dans les Etudes sur l’Angleterre, dont on me permettra de rappeler ici quelques lignes.

  1. Dans le journal le Temps. Cette combinaison fut alors l’objet d’une polémique assez vive entre le Temps et le Commerce.