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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/247

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côté de la Manche, à leurs risques et périls. Ici, nous allons bien au-delà de ce qui s’est fait en Angleterre. Le décret du 1er mars ne se borne pas, comme les lois anglaises, à protéger contre les abus du travail les êtres faibles qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes ; il stipule pour les adultes, pour ceux qui ont acquis avec l’âge la plénitude de leurs forces, de leur réflexion et de leur liberté. C’était peu de régler la durée du travail ; on aggrave la difficulté en réglementant les salaires. A la vérité, le décret ne s’explique pas sur ce point délicat ; mais les conférences qui en ont précédé la promulgation, et le commentaire que les exigences, victorieuses des ouvriers en ont donné, ont fait cesser toute équivoque.

C’est une préoccupation constante pour les ouvriers de tous les pays que l’ambition de déterminer à leur gré et de rendre en quelque sorte permanent le taux des salaires. L’ignorance et les préjugés entrent pour beaucoup dans cette direction que suivent leurs idées ; mais il faut voir aussi sous l’empire de quelle nécessité ils tentent d’escalader l’impossible. La classe moyenne, plus éclairée cependant et plus riche que les classes laborieuses, recherche avec avidité les emplois dont le gouvernement dispose. Depuis qu’elle occupe le pouvoir, elle a multiplié les places jusqu’à faire des employés une nation dans la nation. D’où vient cette faveur dont les fonctions publiques jouissent ? Pourquoi les préfère-t-on à des industries plus lucratives, si ce n’est parce qu’elles sont plus solides et qu’elles participent plus ou moins du caractère de l’inamovibilité ? La fixité du salaire exerce sur l’ouvrier la même fascination et à plus juste titre. L’ouvrier n’a pas un capital en réserve qui le soutienne dans les mauvais jours et contre les mauvaises chances de l’industrie. Il ne fait pas volontiers des épargnes dans les temps prospères. S’il consent à prélever une faible dîme sur le salaire, c’est pour contribuer au fonds de secours auquel il puise en cas de maladie. Comme ressource contre de précoces infirmités ou contre la vieillesse, n’a-t-il pas les hôpitaux, dans lesquels se réfugie une si grande partie de la population urbaine et où vient mourir la moitié de Paris ?

La devise de la civilisation parvenue à son âge viril : « Aide-toi, le ciel t’aidera, » n’est pas encore entrée dans nos mœurs [1]. Les classes moyennes, pour lutter contre les nécessités matérielles de l’existence, éprouvent toujours le besoin de s’appuyer sur le gouvernement ; les classes laborieuses, comme des enfans qui s’abritent derrière leur mère, chargent la société de prévoir à leur place, et se reposent sur elle dans toutes les crises du travail. L’âge de la force et de l’habileté pratique pour l’ouvrier ne dure pas, selon les professions, plus de

  1. La formule anglaise est plus positive, mais elle a une couleur moins religieuse Help yourself. l’Anglais ne compte que sur lui-même et supprime l’assistance du ciel.