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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/237

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de la société. Au lieu de faire appel à la noblesse, à la générosité de ses sentimens, on n’a songé qu’à exalter son orgueil et qu’à désarmer sa colère. On a mis le gouvernement à ses pieds ; on lui a tenu, comme pour le tenter, ce langage que l’esprit du mal tient au Christ dans l’Évangile : « Le pouvoir t’appartient. Regarde ces villes, ces châteaux, ces richesses ; tout cela est à toi ; » et si le peuple, malgré les flatteries dont on l’enivrait, n’a pas oublié qu’il avait des devoirs aussi bien que des droits, il faut l’attribuer à sa nature, qui est d’une bonne trempe, et aux lumières de notre époque, qui condamnent trop hautement les excès pour que les excès deviennent possibles.

La monarchie a été le gouvernement des classes moyennes, gouvernement égoïste et exclusif ; veut-on nous donner une république tout aussi exclusive ? Avons-nous fait une dernière révolution pour substituer la domination d’une classe à celle d’une autre classe, ou plutôt pour remplacer le privilège par le droit, pour confondre la bourgeoisie et le peuple dans l’unité fraternelle de la nation ? Pourquoi perpétuer une distinction qui n’a plus de sens, en opposant les ouvriers aux maîtres ? Pourquoi dire aux uns qu’ils sont les vainqueurs, et aux autres qu’ils sont les vaincus, comme si la monarchie avait dû entraîner la moitié de la société dans sa chute ? Pourquoi scinder la France en deux camps ennemis, comme si nous pouvions nous dévorer les uns les autres, sans que l’Europe vînt prendre part à la curée ? On abolit les titres, on proclame la déchéance des lumières, on méconnaît les services rendus, et l’on créerait un nouveau droit de naissance ! L’aristocratie de la blouse, pour emprunter une expression déjà consacrée, supplanterait toutes les aristocraties ! Ce serait donner gain de cause à ceux qui ont comparé, avec une funeste joie, l’avènement du peuple à l’invasion des barbares.

La monarchie a corrompu les classes moyennes en leur livrant le pays à exploiter. Est-il à propos de répandre la même corruption dans les rangs des classes laborieuses ? Le pouvoir pense avoir gardé sa dignité, parce qu’il ne les a pas ouvertement conviées au partage des honneurs et des places ; mais n’a-t-il pas à se reprocher d’avoir excité en bas cette ambition de la richesse qui avait exercé en haut une influence démoralisante ? La révolution, qui se montre si grande et si pure partout où notre exemple l’a propagée, en Italie, en Allemagne, ne va-t-elle point pâlir et descendre en se concentrant chez nous dans des questions de pot-au-feu ? Je suis transporté d’admiration, lorsque j’entends les véritables ouvriers s’écrier : « Nous avons trois mois de misère au service de la république ; » mais j’éprouve un tout autre sentiment, lorsque je lis dans le premier décret de la république, décret qui porte la signature de M. Louis Blanc : « Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. » Si l’on entend faire de ce million une aumône