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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/234

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écartés, les ambitions déçues auraient élevé la voix pour protester contre la misère et l’oppression, de sorte que, n’ayant point été admis à exploiter le peuple, on les aurait vus pactiser avec lui et identifier leurs griefs avec les siens. On comprend qu’une telle situation n’eût pas été tolérable, car ces âpres rancunes pouvaient devenir dans l’Inde une arme puissante pour les races asservies. Aussi la compagnie a-t-elle sagement résolu d’avoir son monde à elle, de le payer cher, et de lui ôter tout motif de plainte ou de jalousie au moyen des privilèges que nous avons énumérés. Voyez pourtant comme les mesures restrictives s’enchaînent et se combinent dans cette politique devenue peureuse pour n’avoir pas suivi les lignes droites. Ce que l’on redoute avant tout, c’est l’action de l’homme libre, de l’Européen sur l’indigène, et, pour empêcher que l’un ne s’associe à la fortune de l’autre, on ne recule, durant près d’un siècle, devant aucun sacrifice, et on fait de la population européenne dans l’Inde une population flottante et strictement limitée aux besoins du service. Ce fait explique la vive résistance que la cour des directeurs opposa, en 1838, à la colonisation de l’Inde, et il permet d’assigner leur cause véritable aux terreurs chimériques qu’elle essaya de faire alors partager au parlement. Avant cette époque, les Européens ne pouvaient posséder aucun immeuble sur le territoire de la compagnie, et ceux qui n’appartenaient point au service civil ou militaire avaient besoin, pour résider dans le pays, d’un permis de séjour motivé, et que le gouvernement local pouvait retirer à volonté. Quand cette question capitale (c’est ainsi qu’on appelait alors la colonisation de l’Inde) fut agitée, la cour des directeurs jeta les hauts cris, et invoqua, comme on fait toujours en pareil cas, les droits les plus sacrés de la justice et de l’humanité. A l’entendre, on allait ouvrir un abîme où toutes les fortunes de l’Hindoustan s’engloutiraient, et, dans ce bouleversement général des intérêts matériels, les Hindous seraient sacrifiés impitoyablement aux agriculteurs anglais. Ceux-ci introduiraient dans ces vastes et riches contrées des méthodes perfectionnées de culture contre lesquelles les indigènes ne pourraient lutter ; ils aviliraient ainsi le prix des terres, déplaceraient les propriétaires du sol, en un mot, les ruineraient tous, et s’élèveraient sur leur ruine. Il y avait un mot que l’on ne prononçait jamais au milieu de ces discussions brûlantes, quoiqu’il fût constamment présent à la pensée de chacun. Ce mot, on le devine, c’est celui que les Américains ont rendu si fameux : en colonisant l’Inde, ne préparait-on pas les voies à une nouvelle déclaration d’indépendance ? Voilà ce que l’on se demandait tout bas, et la cour des directeurs, alarmée, éperdue, semblait ne faire de ce danger l’objet d’aucun doute ; mais le parlement, mieux avisé, ferma l’oreille aux clameurs, il ne partageait point les craintes que tout ce bruit couvrait, et la mesure fut définitivement votée comme une annexe de la charte