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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/222

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les moyens d’exploiter le sol qu’on avait enlevé à la petite culture on fixa donc à perpétuité le taux de l’impôt, et on livra le fermier à la merci du propriétaire. Celui-ci, éclairé sur la nature des prétentions qu’il aurait désormais à satisfaire, et libre de spéculer sur la misère du peuple, devait trouver son intérêt à cultiver les terres que l’on avait laissé tomber en friche, et il devait chercher dans les progrès de l’agriculture quelque garantie pour le paiement de sa rente. En effet, c’est ce qui est arrivé. La grande culture a triomphé, et la production a constamment suivi une marche ascendante depuis que ce système a été introduit dans le Bengale. La part du gouvernement étant faite, et le propriétaire faisant la sienne à son gré sur ce qui reste, on comprend ce que devient le cultivateur ainsi placé entre les exigences de l’état et celles de son intermédiaire parasite. La condition des fermiers dans le Bengale ne diffère en rien de celle des laboureurs salariés, c’est-à-dire que le fruit de leur travail ne s’élève jamais au-delà de ce qui est rigoureusement nécessaire pour vivre, et il est bon d’ajouter que ce strict nécessaire ne comprend guère dans l’Inde que deux articles le sel et le riz. Ce n’est pas nous qui traçons le tableau de ces misères, nous l’empruntons à la cour des directeurs elle-même. Dans un de ses rapports, elle reconnaît que « les fermiers du Bengale n’ont jamais d’autre nourriture que du riz, ni d’autres vêtemens qu’une mauvaise ceinture de coton. » Telle est la situation des anciens propriétaires du sol dans une province qui, quoiqu’elle ne forme que le dixième du territoire de la compagnie, lui rapporte cependant les deux cinquièmes de son revenu.

Depuis quelque temps, il s’est produit dans l’Inde un fait bien significatif. On sait quel est l’attachement de tous les Orientaux pour le désert ou pour le rocher où Dieu les a fait naître. La misère a été plus forte cependant chez les Hindous que l’amour du pays, les affections de famille et les préjugés de caste. Beaucoup de paysans bengalis vont chercher sur une terre étrangère, à l’île Maurice, à Demerary, à la Jamaïque, quelques-unes de ces jouissances matérielles qu’on leur refuse chez eux. On devine de quel œil jaloux la compagnie a vu ces émigrations. Ce qui lui portait le plus d’ombrage, c’était le retour de ces hommes qui, au bout de quatre ou cinq ans, avaient amassé un pécule souvent considérable et qui parlaient avec reconnaissance, en étalant leurs richesses, des bons traitemens qui attendent tous les laboureurs à Maurice et dans les Antilles. On combattit donc l’émigration des Hindous dans des libelles odieux, dont une partie de la presse anglaise se fit l’écho. Le parlement dut intervenir, et il consacra le principe de l’émigration. Nous qui en avons vu les effets bienfaisans à l’île de France, nous savons ce qu’il faut penser des sombres tableaux que des prétendus philanthropes tracèrent alors du sort des émigrés hindous.